Chapter Text
Chapitre 1 – Cendres
16 octobre 1899, Godric’s Hollow, quelque part sur la côte anglaise – 12 h 56
« Tu t’en fiches si peu que tu as la sensation de mourir de douleur, comme si on te vidait de ton sang. »
Une resplendissante lumière dorée éclaboussait les briques rouges du village niché sur la côte, soulignant l'allure pittoresque des cottages soigneusement alignés le long de la grande rue. Ses pavés inégaux baignés d'une bienheureuse lumière d'été, Lastglance's Place bruissait de cris et de rires d'enfants, de bruits de course et de réprimandes amusées. Près de la fontaine au centre de laquelle trônaient une statue de la druidesse Cliodna et de la reine Maëva, leurs mains jointes, et leurs yeux fermés dans une silencieuse prière de marbre blanc, un sorcier quarantenaire au visage jovial gonfla un ballon de baudruche d'un grand souffle imprégné de magie, et, sous le regard émerveillé de la petite fille qu’il tenait par la main, la bulle enchantée prit son envol, s’élargissant au-delà de l’imaginable comme si elle tentait d’aspirer le ciel. Palpitant au cœur d'une curieuse lumière dorée, elle prit de l'altitude, et sous les bravos enthousiastes des enfants, monta, monta, toujours plus haut, avant de se noyer dans l'immense étendue bleue du ciel.
Alors qu'il caressait les nuages, l'aéronef improvisé s'immobilisa un instant, les pulsations de son cœur vibrant d'énergie dorée se faisant erratiques. Soudain entraîné par une brise paresseuse, il tanga, trembla, hésita, avant de virer de bord, quittant la place du village, précipité à la dérive à travers une série de ruelles de moins en moins fréquentées, puis de chemins de plus en plus sauvages, bordés de touffes de fougères et de jonquilles, avant de s'échouer sur les volets étrangement clos d'une austère demeure à colombages qu’un cercle de pins majestueux dérobait presque aux regards. Estimant peut-être avoir rempli sa part du contrat, le petit cœur de magie laissa s'espacer ses pulsations, avant d'exploser dans une joyeuse gerbe d'étincelles blanches et dorées, qui, se mêlant aux chauds rayons du soleil, se faufilèrent habilement, au travers d'une latte gauchie, jusque dans la chambre du jeune homme profondément endormi sur son bureau. Léchant amoureusement le bec d’un gracile instrument doré surplombant sa surface surencombrée, le rayon sembla activer un étrange mécanisme, puisque celui-ci se mit brusquement a tournoyer , le bec s’ouvrant pour siffler la mélodie incongrue d'un morceau de musique classique – une Fantaisie Impromptue de Chopin en sol mineur en l'occurrence.
Albus Perceval Wulfric Brian Dumbledore poussa un gémissement sourd avant d'actionner péniblement le levier permettant d'arrêter son réveil improvisé.
Il y avait des jours comme celui-ci où Albus aurait donné n’importe quoi pour n’être qu’un sorcier de dix-huit ans comme les autres, incapable de concevoir une idée aussi saugrenue que l'invention d'une toupie-réveil-boîte à musique fonctionnant à l'essence magique contenue dans l'énergie solaire. Des jours, où, comme celui-ci, il désirait ardemment le rétablissement de logiques simplistes telles que volets fermés équivaut à lumière incapable de pénétrer la pièce, équivaut à long sommeil réparateur. Enfin, réparateur...
En réalité, cela faisait exactement trente-sept jours, cinq heures et… une poignée de minutes qu’Albus n’avait plus bénéficié d’un sommeil qu’on puisse raisonnablement qualifier de paisible, et encore moins de réparateur. Quant aux heures qu’il avait passées à ce bureau bancal à l’élégance désuète, soulevant nuages de poussières et gerbes d’encres qu’il ne songeait plus à éponger dans la course frénétique de sa plume d’aigle sur le parchemin jauni, le jeune sorcier avait cessé de les compter.
Ce qui, soit dit en passant, considérant la rigueur proverbiale dont faisait habituellement preuve le jeune correspondant du Mensuel de Métamorphose, représentait un signal d’alarme presqu’aussi inquiétant que l’indescriptible imbroglio de plumes, grimoires, fioles, éprouvettes, bouteilles d’encre, rouleaux de parchemins, et de tubes et d’alambics pointant à la surface d’étranges instruments dorés jetés pêle-mêle sur la surface poussiéreuse du bureau.
Ce même bureau, gravé de fines fleurs magiques, de vrilles et de runes, dont les poignées de tiroirs ornées de gueules de mandragores et les pieds d’hippogriffes témoignaient des prodigieuses compétences d’Albus en métamorphose et de son goût prononcé pour l’art nouveau, de préférence suranné et désuet.
Ce même bureau, donc, d’habitude impeccablement ciré, où, tout au long des sept années de la scolarité de l’un des plus brillants élèves de Poudlard, s’alignaient sur une petite étagère curviligne plusieurs rangées de livres soigneusement ordonnés, jouxtant une rangée de fioles biscornues méticuleusement classées et plusieurs pots de plumes et de bouteilles d’encre arrangés par couleurs.
Ce bureau, univers d’Albus, ancre de ses jours et vaisseau de nuits d’exploration innombrables, ses longs doigts fins dansant sur les courbes des légers instruments d’or et d’argent qui, du haut de la plus haute étagère, surplombaient plusieurs piles de parchemins, dont, en temps normal, pas une feuille ne dépassait.
Ce bureau, reflet de son âme : brouillée, malmenée, renversée. Brisée.
Comme chaque matin depuis ce jour maudit, le jeune homme déplia péniblement ses muscles endoloris, écarta la plume et le parchemin froissé qui reposaient encore entre ses doigts tachés d’encre, esquissa machinalement le geste de rajuster ses lunettes en demi-lune… se figea.
Comme chaque matin depuis ce jour maudit, ses doigts tremblants avaient effleuré l’os brisé de son nez aquilin, à l’endroit précis où le poing d’Abelforth l’avait heurté, et, sans avertissement préalable, la honte le submergea.
Une intolérable vague de souffrance jaillit à la naissance de l’os, et dans ses veines, le feu de la douleur remplaça le sang.
Les jours, les semaines, les mois avaient beau s’écouler, la terrible soudaineté de cet instant cruel ne cessait, chaque matin, de le prendre par surprise.
Ne cesserait certainement jamais de le prendre par surprise.
Chaque matin serait à jamais le premier matin, impossible, inconcevable. Insupportable.
Avec un hoquet, Albus se redressa, les lèvres serrées, des larmes sillonnant ses joues creuses. Les yeux fermés, le corps secoué de sanglots silencieux, il inspira et expira profondément, jusqu’à ce qu’il se sente prêt à se lever pour ouvrir la fenêtre.
A peine eut-il écarté les volets grinçants et entrouvert le battant qu’un camaïeu de plumes rousses, blanches et grises envahit son champ de vision. Masquant presque le ciel de leurs ailes aux battements frénétiques, un bataillon de chouettes postales s’engouffra dans l’ouverture, se bousculant pour délivrer au jeune sorcier l’équivalent d’un mois et demi de courrier. Dans un mouvement de panique, Albus tendit le bras, et un puissant souffle d’air jailli de sa paume éjecta les volatiles hors de la pièce. Il referma brusquement la fenêtre avec une imprécation. Courroucés, les oiseaux de proie s’agitèrent furieusement, certains donnant même du bec contre la vitre, heureusement protégée par la magie.
Le jeune homme s’appuya sur l’encadrement pour calmer les battements désordonnés de son cœur. La tête lui tournait, et sa migraine, brièvement éclipsée par la douleur physique de la perte, revenait en force. S’obligeant à respirer profondément, le jeune Dumbledore entrouvrit de nouveau la fenêtre de la main droite, plaçant la gauche face à l’ouverture, paume la première. Une légère brume d’argent en dessina les contours, avant de venir envelopper cinq des six chouettes, qui s’impatientaient. Une fois l’oiseau restant entré, les autres reculèrent, la brume égarant temporairement leurs sens.
Albus referma la fenêtre, en douceur cette fois. Il détacha d’une main un gros rouleau de parchemin attaché à l’une de ses serres, farfouilla nerveusement dans plusieurs tiroirs, avant de laisser glisser sa baguette dissimulée dans sa manche entre ses doigts, d’en tapoter plusieurs fois le fonds d’un énième tiroir selon un rythme précis, et d’extraire du double fond ainsi révélé une Noise d’argent, qu’il laissa tomber dans le petit sac accroché à l’autre serre de l’oiseau de proie. Son salaire dûment encaissé, la chouette effraie voleta quelques instants au-dessus du bureau, et, ses yeux jaunes scrutant l’extrémité d’un perchoir qui disparaissait presque sous un amas de rouleaux de parchemin, émit un court piaillement désapprobateur avant de s’y poser.
Se laissant tomber dans son étonnant fauteuil clouté et tapissé d’un velours violet sombre, qui, là encore, aurait sérieusement bénéficié de plusieurs coups de plumeau, Albus jeta un unique regard furieux aux deux premières lignes de la première feuille de parchemin, avant d’envoyer l’ensemble de la lettre s’échouer sur un immense tas de papiers froissés qui occupait pratiquement tout un coin de la pièce, à gauche de la grande cheminée éteinte, d’un coup de baguette rageur.
Au cœur de l’âtre majestueux de marbre blanc strié de noir, depuis bien longtemps, ne subsistaient que des cendres.
Un rayon insouciant se posa sur la lettre suspendue à mi-course dans les airs :
Mr. Lyserius Reginald Mefhor Hopfkins
Directeur de recherche – Arcanes de l’Esprit – Section Légilimancie et Occlumancie
Département des Mystères – Ministère de la Magie
Londres
Mr. Albus Perceval Brian Wulfric Dumbledore
Correspondant au Mensuel de métamorphose
99 Crookheart Alley,
Godric’s Hollow
Très cher Albus,
J’espère que cette lettre te trouve en pleine santé et l’esprit tout aussi vif et pétillant qu’à ton habitude, que toi et tes proches vous portez pour le mieux, et cetera et cetera…
Trêve de mondanités, venons-en donc au fait : les échos de tes récents exploits sont parvenus jusqu’au Département des Mystères.
Albus, mon cher enfant, n’est-ce pas toi-même qui, enthousiasmé par la découverte de nouvelles avenues d’exploration des Arcanes de l’Esprit, avait pris la redoutable initiative de soumettre tes hypothèses au jugement du département du Ministère le plus obscur, le plus révéré, et le plus craint ?
Pourtant, lorsqu’à l’époque, je reçus ta lettre, ce n’est pas l’audace d’un jeune homme commençant à peine sa cinquième année d’études au collège Poudlard qui m’impressionna. De jeunes gens désespérément ambitieux et profondément médiocres, le monde magique ne manque hélas pas – et je crois d’ailleurs que tu as pu en faire toi-même l’expérience. Non, c’est la prodigieuse imagination et la rigueur non pas moindre qui se dégageaient déjà de ce que, rappelle-toi, tu nommais alors « Les Arcanes de l’Imagination. Essai sur la possible infinité des Arts Magiques de l’Esprit » qui me convainquirent de rédiger une réponse dont j’étais loin de me douter qu’elle nous mènerait jusqu’à une correspondance mensuelle, soutenue pendant plusieurs années !
Deux ans ont passé depuis ta dernière lettre, cher Albus.
Deux ans… que c’est long…et que c’est loin déjà ! Ne rentrons pas, je t’en prie, dans cette vaseuse partie de ping-pong qu’est l’échange d’excuses : nous avons tous deux étés, je n’en doute pas, fort occupés.
Deux ans Albus, et pourtant je serais un véritable ingrat si je ne reconnaissais ton mérite dans le galvanisant épanouissement que connaissent aujourd’hui les recherches de la section Légilimancie et Occlumancie.
L’infini des voies de l’Imagination ! Les Bizarreries défiant toute logique de la Magie, et l’existence – encore incertaine – d’une Volonté Magique intrinsèquement liée aux Voies Cognitives de chaque sorcier, de chaque sorcière ! Albus, mon cher enfant, je te le dis avec bonheur, exultation presque : tu avais raison ! Les possibilités que nous offre la magie de l’Imagination sont infinies, ton article dans le dernier numéro des Arcanes de L’Esprit le montre brillamment, et ici, au Département des Mystères les graines que tu as semées commencent à fleurir…
…Et il ne tient qu’à toi de contribuer à leur plein épanouissement ! Oui, tu as bien compris, mon cher Albus ! Après le départ de notre – très regretté, bien sûr – Kasparus Litwheck – je suis sûr que tu le déplore autant que moi – le Cercle des Chercheurs en Légilimancie et Occlumancie a désespérément besoin d’un nouveau membre. Et il se trouve que ton article nous a enthousiasmés !
Si, comme je le crains, cette litanie d’éloges – pourtant entièrement mérités – te laisse un goût un peu trop gluant sur la langue, mon cher Albus, je crois savoir que les quelques friandises accolées à ce vieux bout de parchemin seront en revanche, tout à fait de ton goût. Dis-moi ce que tu penses de ces quelques idées ! Crois-moi, tu les trouveras aussi délicieusement sucrées que ces saugrenus sorbets au citron dont tu raffoles tant – bien que selon moi, il s’agisse d’une pâle imitation des Glace-Langues, mais je digresse…
Dans l’attente confiante et sereine de ta réponse – positive, à n’en pas douter, n’est-ce pas ?!?
Ton dévoué compagnon dans les errements de l’esprit et autres joyeuses digressions,
Lyserius
P.S. : Je voulais t’envoyer des Glace-Langues mais il semble que ma magie de conservation ne soit pas encore tout à fait au point, et il serait vraiment idiot de perdre notre pari à cause d’une légère erreur de dosage des énergies !
P.P.S : Je SAIS que la dénomination de notre section te paraît terriblement étroite, mais PATIENCE Albus. Babel ne s’est pas construite en un jour !
Lyserius Hopfkins n’avait aucun moyen de savoir qu’il avait perdu de précieuses heures en couvrant de son écriture surexcitée deux feuilles recto-verso de parchemin.
Albus s’était arrêté au désinvolte « et cetera ».
Non, pas désinvolte.
Méprisant.
Une aiguille de douleur transperça le jeune homme lorsqu’il songea qu’il y a un mois et demi à peine, il aurait trouvé amusante la frivolité du chercheur en Arcanes de l’Esprit. Pire, il aurait certainement savouré l’allusion à l’étroitesse d’esprit de son frère et à –
Avec un grognement de dégoût, Albus se releva brusquement.
Entrouvrant de nouveau la fenêtre, il regarda s’envoler la chouette qui venait de lui apporter la lettre, et, reproduisant machinalement le même sortilège sans baguette de Confusion, laissa entrer le deuxième oiseau, un hibou grand-duc à l’air très digne qui le gratifia d’un regard noir.
Sans même l’ouvrir, Albus précipita l’enveloppe aux allures officielles sur un second tas de parchemins légèrement mieux ordonné que l’impressionnant fouillis échoué près de la cheminée. Un courrier du directeur du Mensuel de métamorphose, envoyé sans aucun doute pour solliciter une nouvelle contribution. Il le lirait… plus tard. S’il le lisait. Voilà plus d’un mois qu’il n’avait pas remis le nez dans ses recherches sur l’impact du changement de matière sur la perception humaine et ses implications en termes de connexions entre Métamorphose et Arcanes de l’Esprit.
Il avait d’immenses difficultés à se rappeler la raison pour laquelle un tel sujet avait un jour put le passionner.
Avec des gestes mécaniques, le jeune homme paya le hibou grand-duc, ouvrit la fenêtre, laissa de nouveau la magie poindre à la surface de sa main alors qu’il s’envolait, se ravisa, fit entrer en même temps les deux hiboux restants, se saisit des lettres, régla leur dû aux oiseaux postaux qui s’éloignèrent à leur tour, referma la fenêtre…s’assit.
Les trois lettres restantes subirent le même sort que la première.
Rejoignant en deux grandes enjambées le tas de parchemins amassés près de l’âtre mort, Albus se pencha, quelques mots dans une langue étrangement mélodieuse affleurant à la surface de ses lèvres. Sa baguette glissa et tournoya élégamment au-dessus des lettres, un complexe entrelacs de fils de lumière verte se déployant depuis sa pointe jusqu’au tas informe de vieux papiers. La litanie s’interrompit, et doucement, le filet de lumière s’effilocha. Seuls subsistaient trois fils, et à leurs extrémités, trois feuilles de parchemin luisant légèrement de cette même lumière verte.
D’une légère secousse de sa baguette, Albus les amena à sa hauteur puis rompit le sortilège de Détection Sémantique Avancée. Alors que les feuillets retombaient, il s’en saisit au vol. Serrée dans sa main gauche, une autre feuille de parchemin s’illumina brièvement.
Avant qu’ils ne s’éteignent, le jeune sorcier jeta un coup d’œil machinal aux mots qui y scintillaient. Son élégante écriture fine et penchée était méconnaissable : la graphie féroce semblait déchirer le papier. Il n’y avait que trois expressions sur le parchemin enchanté par ses soins pour détecter leurs correspondances sémantiques dans sa montagne de courrier.
Trois expressions qui le hantaient. Qui le déchiraient. Qui le raccrochaient à la vie.
Trois obsessions.
« Pierre de Résurrection »
« Levée du Voile »
« Obscurial »
Albus serra le poing, écrasant le parchemin entre ses doigts. Le dernier mot était une découverte récente. Terrifiante, bouleversante mais peut-être…
Férocement, alors qu’il se sentait glisser dans des abîmes de mélasse noire, cerné de doucereuses vagues de sidération, assailli par la funeste caresse de leurs écumes chuchotant mort, abandon et résignation, il avait résisté. Refusant les bras veules de la stupeur, il s’était agrippé aux bords du gouffre, tout son être hurlant de douleur, tant était pressant l’appel de la gravité.
Les doigts crochetés dans une prise minuscule, Albus Dumbledore avait retrouvés ses étroits mais rassurants repères. Inconsciemment, il avait de nouveau remplacé l’amour par le travail, la douleur par l’acharnement. Sa passion par une obsession : comprendre.
Se laissant de nouveau tomber dans son fauteuil, Albus écarta impatiemment d’un coup de baguette les feuillets tachés d’encre sur lesquels il avait planché la veille jusqu’à une heure bien trop avancée de la nuit, et lissa les coins de chacun des trois parchemins du bout de sa baguette magique après les avoir soigneusement alignés sur l’espace dégagé.
Puis, rajustant ses lunettes – nouvel élan de douleur – il scanna rapidement le premier parchemin de son regard aigu, ses mains tremblantes trahissant son agitation. Une fulgurante succession d’émotions se succédèrent sur son visage tendu au fur et à mesure de sa lecture : intérêt, agacement, impatience…pour finalement laisser place à une profonde frustration.
Albus inspira et expira à plusieurs reprises, jusqu’à ce que son cœur cesse de ruer comme un forcené dans sa cage thoracique.
Trois semaines.
Il n’ y avait pas moins de trois semaines qu’il attendait la lettre d’Ignatus, et bien qu’il n’ait jamais attendu du spécialiste des artefacts magiques la réponse à sa plus pressante interrogation, il n’avait pu s’empêcher d’espérer que l’historien se saisirait des bribes qu’il avait péniblement rassemblées, tirerait un des nombreux fils qu’il avait tendus, lui offrirait une piste…
Rien. La pierre de Résurrection était plus intraçable que jamais.
Et Ignatus n’avait pas daigné répondre à une seule de ses questions.
Sa lettre était un tissu de conjectures et de fumeuses élucubrations où ne surnageaient que les éléments qu’Albus lui-même n’avait exhumés qu’au prix de semaines de recherches maladives.
« Certainement, s’enorgueillissait Ignatus, Albus avait raison de le pointer : une légende telle que celle de la Pierre avait forcément laissé des traces dans les Archives. Son cher ami serait heureux d’apprendre que pas moins de dix-huit traductions des Contes de Beedle le Barde étaient conservées à la Bibliothèque de Babel ».
Il offrait d’ailleurs généreusement de profiter de sa position d’historien-archiviste pour emprunter les volumes habituellement classifiés et les envoyer à Albus – comme si celui-ci ne possédait pas, depuis deux mois, la collection complète des dites traductions annotées en long et en large.
« En effet », continuait Ignatus sur cet irritant ton de complaisance dont Albus ne se souvenait pas – étrange comme, depuis deux mois, son regard sur les choses et les gens avait changé – « trois ouvrages de généalogie sorcière » faisaient mention de la fascination de Salazar Serpentard pour « la Pierre » – une nouvelle offre généreuse d’abus de sa position d’archiviste au profit d’Albus suivait – mais s’il était indéniable pour quiconque s’intéressait de près à la vie du fondateur de la maison serpent qu’il eût un jour l’objet en sa possession – « si tant est qu’il ait existé » ajoutait Ignatus avec un brin de mépris – il était malheureusement très difficile, voire impossible, de retracer son itinéraire – du moins depuis la Première Levée du Voile en 999 (« très bien raisonné, mon cher Albus ») – et ce d’autant plus que la connaissance précise de la généalogie de Salazar Serpentard s’était peu à peu perdue à la faveur de la proclamation du Traité sur l’Universalité de la Magie en 1868 – « comme il était certain qu’il n’était nul besoin de le rappeler à Albus ».
Le jeune sorcier tout juste majeur repoussa le parchemin en grinçant furieusement des dents.
Il ne cesserait jamais d’être impressionné par la prodigieuse capacité de sorciers bien plus expérimentés que lui à brasser élégamment du vide. Euphémismes, hyperboles, flatteries et circonlocutions enrobant comme un glaçage développements creux et demandes sournoises ne faisaient qu’accentuer l’arrière-goût de pourriture sur sa langue, cruels rappels d’un temps où il avait usé des mêmes procédés.
Pourtant, avait-il jamais fait preuve d’une telle grossièreté ? Tissé sa toile avec une maladresse telle que les fils sautaient aux eux ? Grinçant des dents de plus belle, Albus éjecta le parchemin d’un coup sec de sa baguette.
Il aurait dû le prévoir. C’était pourtant évident. Fasciné par ses découvertes sur la Pierre, Ignatus Sharovski, sous couvert de solliciter son aide pour approfondir ses recherches, cherchait à s’approprier son travail. A lui voler le résultat de ses recherches sur l’artefact de légende qu’était la Pierre. A le berner. A le tromper. A se moquer de lui.
Et le plus cocasse, dans tout cela, c’était qu’Albus, qui voyait clair dans son jeu, Albus, qui il y a quatre mois, n’aurait pas hésité à rédiger une réponse mordante d’ironie et suintante de vitriol, n’avait pas la moindre intention de faire quoique ce soit pour l’en empêcher.
En réalité, il s’en fichait. Complètement.
Albus ferma les yeux, serra les poings, sa colère faisant bouillonner la magie dans son sang.
La seule chose qui importait, c’était qu’aujourd’hui encore, il n’aurait pas de réponse à ses questions.
Il ne saurait pas si Salazar Serpentard avait véritablement utilisé la Pierre pour communiquer avec les esprits des dix-milles Premières Langues. Si ceux-ci, s’ils étaient bien revenus, avaient habité le corps des dix-milles serpents qui avaient déferlé sur Londres en 999, lors de ce qu’on appelait La Grande Peste Bifide. Si, au contraire, c’est sous une forme plus ou moins humaine qu’ils étaient revenus, guidant leurs serpents vers la ville – s’ils étaient revenus.
Il ne saurait pas si les Rosier avaient un véritable lien de parenté avec Serpentard, ni si les vagues mentions d’un ancien artefact suffisamment puissant pour faire frémir le Voile en leur possession étaient fondées. Il ne saurait pas non plus si le moindre texte des Archives mentionnait à la fois la Pierre et le Voile, ni quelle était la nature exacte du lien qui – il en avait l’intuition – les unissait.
Et surtout, surtout, il ne saurait toujours pas sous quelle forme exacte la femme du deuxième frère Peverell était « revenue », si celle-ci avait le moindre rapport avec l’étrange phénomène de Distorsion Perceptive qui avait suivi La Première Levée du Voile – qu’Ignatus n’avait pas daigné expliciter, trahissant une fois de plus son ignorance – et si sa théorie sur la Contagion éphémère des Sentiments des Oubliés avait la moindre substance.
Un craquement sec ramena brutalement Albus à la réalité, et il ouvrit les yeux. Avec un soupir, il agita sa baguette, entreprenant de réparer les nombreuses fissures qu’à son insu, sa magie en colère avait ouvertes sur les meubles, le bureau, le parquet.
Pour la énième fois, Albus s’obligea à respirer profondément, jusqu’à ce que reflue sa magie. Il attendit de la sentir parcourir paisiblement ses veines pour se pencher sur le second parchemin.
Ses yeux se posèrent sur le sceau ornant l’en tête de la lettre : un os et une baguette croisés – l’emblème de Sainte Mangouste.
Albus fronça les sourcils en déchiffrant le nom de l’expéditeur. Il n’avait jamais écrit à cet « Eiram Margarys », pourtant, l’intitulé de sa fonction, qui s’étalait en lettres bien droites dans le coin supérieur gauche du feuillet, capta immédiatement son attention :
Mr. Eiram Margarys
Assistant Médicomage en chef auprès du Professeur Wolfherz
Département Pathologies des Sortilèges
Unité Traumatismes et Corruption des Arcanes de l’Esprit
Albus Dumbledore arqua un sourcil – un geste dont il ne pouvait savoir, à cet instant précis, qu’il le reproduirait suffisamment de fois au cours de sa très longue vie pour qu’il devienne l’un de ses signes distinctifs.
« Assistant Médicomage en chef auprès du Professeur Wolfherz ! »
Se levant brusquement de son siège, Albus plaqua ses paumes sur le bureau, une floppée d’étincelles dorées jaillissant joyeusement de la baguette serrée dans sa main droite.
« Le Professeur Wolfherz ! » jubila-t-il intérieurement. « Directeur de l’Unité Traumatismes et Corruption des Arcanes de l’Esprit, seul son refus catégorique de soumettre ses recherches à l’autorité du Département des Mystères a empêché sa nomination à la tête du Département Pathologie des Sortilèges … Vu ce qu’ils font des recherches en Légilimancie, ça parle plutôt en sa faveur. Quoi que, il se dit quand même qu’il a obligé un Inspecteur du Ministère à servir lui-même de cobaye aux expériences qu’il voulait lui faire mener pour comparer les propriétés du sang-pur et du sang-mêlé… Hilarant, certes, mais dangereux. Et bien sûr, auteur de l’Histoire d’une Redécouverte – Oubli et déni, deux siècles de silence sur l’universalité de la magie. Un ouvrage absolument bouleversant… que j’ai découvert beaucoup, beaucoup trop tard. »
Cette dernière réflexion doucha subitement son enthousiasme. Comme s’il n’avait jamais existé, la douleur du remords le remplaça, familière. Refroidi, l’esprit de nouveau clair, Albus se replongea dans la lettre, qui se présentait ainsi :
Cher Mr. Dumbledore,
Ma collègue, Nushka Keattle, m’a transmis votre lettre.
Je vous prie de bien vouloir excuser la liberté que je prends en vous répondant à sa place : en pleine enquête en immersion totale auprès de Non-Magiques en Bulgarie, Nushka est actuellement incapable de lire son courrier, et, en tant que collègue et ami, elle m’a instamment prié de traiter pour elle les requêtes les plus urgentes.
Vous vous demandez certainement pour quelle raison je considère votre lettre, polie, mesurée, et exempte en apparence de toute exigence pressante, comme une urgence.
Honnêtement, je ne me l’explique pas très bien moi-même.
Mon maître, Mr. Wolfherz, est d’ailleurs persuadé qu’il s’agit là d’une de mes nouvelles lubies – non qu’il n’en ait un certain nombre lui-même – issues de ma très regrettable tendance à la sur-analyse.
Je n’exclus pas qu’il ait raison. Après tout, vous n’êtes pas sans connaître, je pense, la réputation de mon maître en matière de démantèlement d’obscures théories et de fausses énigmes camouflant d’odieuses compromissions.
Pourtant, vous l’avez sans doute compris, je suis têtu, et quelque-chose me dit, Albus Wulfric Perceval Brian Dumbledore, que votre lettre cache bien plus qu’une simple curiosité pour les recherches de notre Unité sur les Traumatismes liés à la Découverte de la Magie chez les Jeunes Sorciers, et bien mieux qu’un puéril désir de grappiller quelques miettes de gloire en ajoutant votre interminable nom prétentieux à la liste des contributeurs de notre prochain article dans Les Arcanes de l’Esprit.
Albus marqua une pause, passablement surpris. Il haussa les sourcils avec une telle énergie qu’ils disparurent presque sous la racine de ses cheveux. Le menton dans une main, sa baguette tapotant machinalement son genou droit, Albus réfléchissait, un semblant de sourire inconscient graciant ses lèvres minces. Cet Eiram ne manquait ni d’esprit, ni de piquant, et voilà longtemps que le jeune sorcier n’avait pas pris autant de plaisir à tenter de deviner les intentions de son correspondant. A vrai dire, cela n’était pas arrivé depuis…
Une flèche pernicieuse de douleur brute le traversa. Sous l’impact du souvenir, son amusement vola en éclats. Culpabilité, souffrance et dégoût de lui-même le remplacèrent, et Albus secoua vivement ses ondulations auburn pour chasser les boucles blondes qui empoisonnaient ses pensées, refusant au nom du traître le droit de prendre forme dans son esprit.
Dans un pénible effort, il se reconcentra sur sa lecture.
Rassurez-vous, Mr. Dumbledore ! Loin de moi l’idée de vous juger. A vrai dire, j’ai tendance à penser qu’ici, à l’Unité Traumatismes et Corruption des Arcanes de l’Esprit, nous avons tous et toutes nos petites névroses… Obsessions sans lesquelles le travail ininterrompu du lundi au samedi soir à raison de dix heures par jour sur des sujets aussi franchement glauques que l’Extinction temporaire de la Magie chez les Enfants Sorciers victimes de maltraitance, la Libération Intempestive de la Magie Infantile chez les Enfants Sorciers Nés parmi des Non-Magiques Réfractaires ou l’Implosion de la Magie Réprimée chez les Enfants Sorciers victimes de traumatismes serait tout bonnement insupportable.
Ce que j’essaie de vous dire, Mr. Dumbledore, c’est qu’il ne fait pour moi aucun doute que vous êtes l’un des nôtres. Sans vouloir vous manquer de respect, seul un maniaque doté d’une surprenante intelligence, de prodigieuses ressources et d’un très léger tempérament obsessionnel serait capable d’exhumer le mot « Obscurial » des limbes des Archives Classifiées de Sainte Mangouste – probablement copiées au nez et à la barbe de nos Archivistes.
Oh, bien entendu, vous avez raison : je n’ai aucune preuve de ce que j’avance. Vous avez fait un excellent travail, félicitations. Mais l’évidence est là : seuls les derniers rapports du professeur Wolfherz, dont un certain nombre corédigés par mes soins, mentionnent les Obscurus.
Ne vous méprenez pas : c’est bien au jeune homme qui m’a proposé l’intéressante théorie de l’existence d’un lien entre l’Implosion susmentionnée, la Pétrification Temporaire du Premier Niveau des Arcanes de l’Esprit et les phénomènes de perturbation du Voile observés autour des Obscurus que je m’adresse ici, et certainement pas au correspondant du Mensuel de Métamorphose, ni à l’auteur d’un – passablement intriguant – article intitulé « Les Arcanes de l’Imagination. Essai sur la possible infinité des Arts Magiques de l’Esprit » dans Les Arcanes de l’Esprit.
Et j’ai la conviction que si ce même jeune homme a eu l’audace d’écrire à Nushka sans piéger sa lettre, parfaitement conscient qu’elle atterrirait certainement entre d’autres mains, conscient, j’en suis tout aussi certain, qu’il ne faudrait qu’un brin de jugeote à cette personne pour comprendre la manière dont il s’était procuré ses informations, ce n’est pas pour exercer une odieuse pression sur notre unité afin qu’elle laisse publier ses recherches sur les Obscurus sous le nom interminable de prétention d’Albus Perceval Wulfric Brian Dumbledore dans Les Arcanes de L’Esprit.
Ce matin encore, mon cher Mr. Dumbledore, j’avais une conversation plutôt houleuse avec le Professeur Wolfherz, charmant agôn pendant lequel mon maître me qualifia de « bébé Veaudelune aveugle esclave de sa marotte » – admirez au passage la proverbiale créativité de mon maître en matière d’insultes. Si je prends la peine de vous rapporter cet épisode, c’est un peu pour le plaisir fantasque de l’anecdote – un vilain défaut qu’il me semble que nous partageons – et beaucoup pour que vous soyez forcé de convenir que ma confiance en votre sincérité n’est pas une posture – admettez que je devrais être sacrément cinglé pour inventer une insulte comme « bébé Veaudelune aveugle esclave de sa marotte ».
Trêve de plaisanteries, Mr. Dumbledore : la vérité, c’est que je refuse de croire que l’auteur d’un texte aussi dingue que De l’agentivité de la Magie et de sa Volonté Propre – Une étude de cas sur vingt-huit versions du Sortilège de Têtenbulle puisse se satisfaire d’usurper les lambeaux de gloire arrosés des malodorants effluves de scandale d’un misérable brouillon d’article sur un phénomène aussi mal connu que celui des Obscurus – du moins sans, au préalable, nourrir le désir d’approfondir le sujet auprès des personnes les plus proches dudit phénomène : c’est-à-dire nous.
Albus interrompit de nouveau sa lecture, un sourire tenace agaçant malgré lui le coin de ses lèvres. Oui, décidément, il y avait bien longtemps qu’il n’avait à ce point savouré le mélange subtil d’érudition, d’humour et d’habile rhétorique que distillaient chacune des phrases de son correspondant.
« C’est-à-dire nous ».
Brusque point de chute du paragraphe, l’expression se détachait, autant par sa position que par sa brièveté, contrepied au style fleuve de ce qui précédait. Tout cela, à n’en pas douter, était calculé.
« Le plaisir fantasque de l’anecdote »… « La proverbiale créativité de mon maître en matière d’insultes »… « je devrais être sacrément cinglé »…
Une délicieuse poignée de phrases sucrées, leur ton mi-railleur, mi-flatteur, mi-léger épousant à la perfection le goût d’Albus pour les traits d’esprits. Le tout baignant dans les eaux dormantes, mais non pas moins dangereuses, d’une intelligence froide et acérée de leurs positions respectives, avec juste ce qu’il fallait de connivence pour masquer un brin de condescendance.
Eiram Maragarys était, à n’en pas douter, un habile rhéteur. Si, jusqu’ici, il avait employé ses forces à persuader Albus de la nécessité de collaborer avec le Professeur et lui, le jeune sorcier ne doutait pas qu’il allait à présent déployer ses talents pour le dissuader poliment de tenter de les doubler. Malgré lui, il était curieux de savoir comment cet Eiram s’y prendrait.
« Mauvais, tout ça », songea Albus, sans parvenir à réprimer une pointe d’amusement. « Il m’a déjà hameçonné, et la seule chose qui m’intéresse, c’est la façon dont je vais être cuisiné… »
Il reprit sa lecture, de légères étincelles faisant pétiller ses yeux bleus.
« Il est vrai qu’à cet endroit précis de ma lettre, mon cher Mr. Dumbledore, vous seriez certainement en droit de vous interroger sur la pertinence du surnom de « bébé Veaudelune » donné par mon maître, Et vous auriez tout à fait raison : difficile de se reposer sur un névrosé autoproclamé, n’est-ce pas ? Aussi me dois-je de vous rassurer quant à ma santé mentale. Si d’aventure le professeur et moi venions à publier certains pans hautement controversés de nos recherches, disons, au hasard, sur les Perturbations du Voile induites par l’utilisation du Quatrième Niveau des Arcanes de l’Esprit, il serait véritablement regrettable que nos noms disparaissent mystérieusement des rapports pour laisser place au vôtre… Croyez-moi, Mr. Dumbledore, notre unité, je vous le disais tout à l’heure, est comme une grande famille et vous seriez surpris de voir jusqu’où chacun de ses membres est prêt à aller pour préserver son équilibre.
« Nous sommes tous capables des choses les plus étranges pour ceux que nous aimons », n’est-ce pas ?
Albus Dumbledore fut secoué d’un hoquet.
Cette phrase !
Sous le choc, le jeune sorcier ferma les yeux. Au prix d’un terrible effort, il confina le sentiment bouleversant qui l’avait ébranlé aux limites de son enveloppe charnelle. Le vibrant halo de pouvoir qui avait commencé à s’élargir autour de lui diminua en intensité, ne laissant qu’une légère aura argentée pulser anxieusement autour de ses membres.
Albus s’obligea à respirer profondément, un tourbillon de pensées se bousculant à une vitesse folle dans son esprit. Machinalement, il se leva et se mit à faire les cent pas, le halo argent fluctuant au gré de ses émotions.
Cette phrase brûlait sa mémoire.
C’était, mot pour mot, la piste que lui avait offerte Galatéa Têtenjoy, sa professeure de Défense contre les Forces du Mal. Maladroite tentative de bander une blessure qui ne pouvait l’être, esquisse fragile, bancale, incertaine, de réponse à une question qui n’en avait pas. Une question qu’il n’avait pas vraiment posée. Une question, qui, depuis tant d’années, flottait entre eux.
Malgré les heures passées aux côtés d’Albus à se perdre parmi les indénombrables possibles qu’offraient la Magie, à explorer toujours plus avant ses inextricables mystères, malgré l’affection sincère qu’ils avaient, au fil des années, développée l’un pour l’autre, Galatéa n’avait jamais interrogé le jeune prodige sur sa famille.
Et Albus la respectait pour cela.
Est-ce pour cette raison qu’un matin de novembre particulièrement maussade, le cœur lourd de la dernière lettre de sa mère, il s’était réfugié dans le bureau de sa professeure préférée ?
Albus l’ignorait. Ce dont il se souvenait parfaitement, en revanche, c’étaient des traîtres larmes qui s’étaient mises à dévaler ses joues lorsqu’il avait fini de relater à sa professeure une énième joute verbale avec Svetlana Ivankova, sa formidable et terrible professeure de métamorphose.
Galatéa n’avait rien dit, mais elle n’en avait pas besoin : ils savaient tous les deux que le récit de cet incident n’était qu’un prétexte.
Albus ne savait pas très bien ce qui l’avait alors poussé à ouvrir la bouche :
« Il doit falloir un courage phénoménal pour sacrifier sa carrière, son bonheur, sa vie sur l’autel de l’amour des siens ».
Sa voix tremblait, et à peine avaient-ils franchi ses lèvres qu’il regrettait déjà ses mots. Sa mère ne méritait pas une telle ingratitude. Non. Elle ne méritait pas un fils aussi égoïste que lui. Déjà à l’époque, la honte le poursuivait sans arrêt.
Après une éternité de silence, Albus avait tourné la tête, et ses pupilles bleu clair avaient rencontré celles, vert d’eau, de sa professeure. L’infinie tristesse qui les voilait avait bâillonné le sorcier.
Stupéfait, il était resté là, happé par le regard mélancolique de son mentor. Un nouveau silence s’était étiré, si long qu’Albus avait été certain que Galatéa Têtenjoy ne parlerait plus. Alors qu’il s’était levé pour partir, tremblant légèrement dans l’encadrement de la porte, la voix de la plus ancienne professeure de l’établissement avait retenti, lointaine, douce et amère à la fois :
« Nous sommes tous capables des choses les plus étranges pour ceux que nous aimons ».
Elle avait insisté sur le « tous ».
L’esprit vibrant de questions, Albus s’était retourné, mais la quadragénaire s’était contentée d’un léger signe de tête, l’invitant à partir. Des larmes avaient brillé dans ses yeux, et Albus avait dû se détourner pour éviter que les siennes ne se remettent à couler.
Bouleversé, il avait refermé la porte.
Galatéa et lui n’avaient jamais reparlé de cet épisode.
Albus interrompit ses allées et venues pour faire face à la fenêtre par laquelle pénétraient à présent des flots de lumière dorée.
Il y a deux mois, la phrase avait pris un sens tout neuf pour lui. Un sens aussi éclatant que la glorieuse lumière qui baignait le bois de houx de son bureau, transformant la poussière qui le recouvrait en milliers de paillettes d’or.
« Oui ! » avait pensé Albus avec une exaltation fiévreuse. Aux côtés de celui qu’il aimait, pour lui, pour eux, il serait capable « des choses les plus étranges ». Des exploits les plus extraordinaires.
Peu importait qu’il laisse derrière lui un adolescent en détresse et une enfant en souffrance, ravagée par les crises. Peu importait, puisqu’en parcourant le monde aux côtés de celui qui lui avait ouvert les yeux, il découvrirait enfin le moyen de guérir définitivement Ariana.
Mais Albus se trompait. Gellert Grindelwald ne lui avait pas ouvert les yeux, il les avait brûlés. Il ne lui avait pas offert la lumière, il la lui avait arrachée. Sa clarté aveuglante, illusoire, trompeuse, l’avait privé de ce qu’il avait de plus précieux : la chaude lueur de l’amour des siens.
Il avait tout sacrifié pour Gellert Grindelwald et sa propre lumière s’était éteinte, peut-être à jamais. N’étaient restés que le noir, l’abîme de la honte, et un besoin viscéral de sens.
Des cendres. Il ne restait que des cendres.
Alors qu’hébété de douleur, le jeune homme se noyait dans les débris calcinés de ses repères, presqu’avec soulagement, la phrase était revenue le brûler, comme une ultime braise :
« Nous sommes tous capables des choses les plus étranges pour ceux que nous aimons »
Et avec une détermination féroce, Albus avait alors décidé de la parer d’un nouveau sens.
Quinze jours plus tard, il sollicitait un rendez-vous avec son amie Nushka Keattle et usait de sa prodigieuse habileté en Légilimancie pour lui soutirer – à son insu – la connaissance des sortilèges de protection des Archives du Département Pathologies des Sortilèges.
Une semaine plus tard, de nuit, il s’introduisait par effraction aux Archives, sans que personne ne soupçonne sa présence, effaçant soigneusement ses traces derrière lui.
Encore une semaine de recherches frénétiques, et il envoyait quelques-unes de ses hypothèses à l’adresse professionnelle de Nushka, parfaitement au fait de son indisponibilité, dans l’espoir que sa lettre soit interceptée par un membre de l’Unité Traumatismes et Corruption des Arcanes de l’Esprit, de préférence suffisamment intelligent pour saisir l’intérêt de ses théories et la nécessité d’en faire part à ses supérieurs.
Et aujourd’hui, enfin, enfin, ses efforts semblaient avoir porté leurs fruits. A son immense soulagement – c’avait été un pari plutôt risqué – la lettre d’Albus était bien tombée entre les mains idéales : celles d’un sorcier érudit, passionné, intelligent et même doté d’un excellent sens de l’humour – ce sur quoi Albus n’avait pas compté – mais dénué de cette ambition dévorante et intéressée qui pousse les meilleurs vers le pire – il était bien placé pour le savoir.
Une question toutefois subsistait, obsédante. La variable aléatoire. Celle que les meilleurs joueurs étaient incapables d’anticiper, et dont les plus rusés savaient faire un atout.
Il ne faisait aucun doute pour Albus qu’Eiram Margarys étaient de ceux-là.
Comment celui-ci avait-il pu avoir connaissance des mots qui le hantaient ?
Albus avait l’intime conviction que Galatéa Têtenjoy n’avait jamais parlé à personne de leur discussion. Il pouvait se tromper, bien sûr, mais refusait d’examiner cette éventualité avant d’avoir évacué toutes les autres explications possibles.
Eiram avait-il, lui aussi, suivi les cours de Mrs. Têtenjoy à Poudlard ? Certainement. Partagé avec l’une des meilleures professeures de l’école d’innombrables et passionnantes discussions sur les mystères de la magie en dehors des heures de classe ? C’était possible, et Albus songea avec un pincement au cœur qu’il avait été bien naïf de penser qu’il puisse être le seul dans ce cas.
De là à imaginer la professeure lui confiant la phrase exacte qu’elle avait un jour offerte à Albus, il y avait un grand pas. Un pas que pour l’instant, le jeune homme se sentait incapable de franchir.
Sentant que ses réflexions commençaient à tourner en rond, Albus soupira. Il aurait tout le temps de se pencher sur le sujet plus avant une fois à Sainte Mangouste, puisque, de toute évidence, c’est pour l’y attirer durablement que son correspondant avait choisi de l’ébranler avec cette phrase.
Enfin, si son intuition était juste…
C’est en tremblant légèrement qu’Albus Dumbledore se rassit à son bureau. L’échec ou la réussite de son pari le plus risqué dépendait de la suite de cette lettre.
Il resta immobile un long moment, les mains jointes sous le menton, les yeux fermés, dans une posture méditative qu’il avait pris l’habitude d’adopter à l’orée de décisions difficiles, jusqu’à sentir la magie battre dans son sang au rythme lent et régulier de sa respiration profonde.
Puis il ouvrit les yeux, et recommença à lire :
Cela étant dit, je dois avouer que, bien que je m’intéresse moi-même depuis une petite poignée d’années aux Fluctuations de la Magie Intuitive chez les Enfants Sorciers, je n’avais jamais songé à faire le rapprochement avec les rapports d’incidents sur ce que nous appelions Témoins Accidentels de Perturbations du Voile – et que nous devrions dorénavant grâce à votre concours appeler Obscuriaux Passeurs Inconscients du Voile.
Je l’admets, mon cher Albus : tant votre fine connaissance des subtilités du Quatrième Niveau des Arcanes de l’Esprit et de l’Agentivité de la Magie Intuitive – ou Arcanes de l’Imagination, comme vous préférez – que votre rapport, comment dirais-je ? …viscéral au phénomène des Obscuriaux pourraient être très utiles à notre unité. (La fausse désinvolture teintée d’enthousiasme naïf de votre lettre était admirablement dosée, mais, sérieusement, Mr. Dumbledore, quel étudiant aurait rassemblé autant d’informations et formulé des questions aussi précises sur un sujet classifié aux Archives de Ste Mangouste pour un travail postdoctoral ?)
J’ai donc la joie de vous proposer de rejoindre l’Unité Traumatismes et Corruption des Arcanes de l’Esprit en tant qu’Assistant Chercheur adjoint au Professeur Wolfherz et à moi-même.
Loin de moi, cependant, l’idée de vous forcer la main. Je crois savoir que ce cher Lyserius n’a toujours pas reçu de réponse à sa proposition ? Ne soyez pas surpris, Mr. Dumbledore. Le Département des Mystères n’est hélas plus l’imprenable forteresse qu’avait désirée ce très cher Kasparus Litwheck – s’il l’a jamais été. Mais je serais bien étonné de l’apprendre à un homme qui n’hésite pas à discuter avec Maître Aurane Abbot de la pertinence du Statut International du Secret Sorcier.
Encore une fois, j’espère ne pas me faire mal comprendre : la capacité à réfléchir hors des sentiers battus est une qualité que le Professeur et moi apprécions particulièrement ! Je peux d’ailleurs vous assurer que les recherches que nous menons actuellement donnent d’ailleurs du fil à retordre aux Oubliators. Aussi, nombre de nos collaborateurs font preuve d’une certaine indépendance d’esprit, voire d’un talent pour tirer profit des apories des règlements… Mais ils veillent à ne jamais mettre la moindre vie, ni sorcière, ni Non-Magique en danger – le Professeur est particulièrement féroce à ce sujet – et restent discret sur leurs accomplissements.
Avez-vous déjà vu le moindre article de notre unité dans Les Arcanes de l’Esprit ? Ou même dans Relations Sorciers-Moldus ? Quant à La Gazette du Sorcier, n’en parlons pas.
Je suis sûr, Mr. Dumbledore, que vous comprenez la raison de ce silence : la protection du Statut – garante en l’état des choses de celle des Non-Magiques – requerra la même prudence de votre part, quelles que soient vos opinions (je reste ouvert à la discussion sur ce sujet, rassurez-vous ! Je n’ai rien d’un Georg Crouch !).
Je joins à ce courrier quelques esquisses de réponses à vos – très nombreuses – questions. Pour des raisons évidentes, celles-ci sont incomplètes. Si vous souhaitez en savoir plus – ce dont je ne doute pas – rien de plus facile : présentez-vous à l’accueil du Département, au 3e niveau, le jeudi 22 octobre à 19h45 (le Professeur vous présente ses excuses pour l’horaire, son emploi du temps est très chargé).
Dans l’attente de votre réponse, je vous souhaite une semaine tout aussi intéressante si ce n’est bien plus reposante que la mienne.
Cordialement vôtre,
Eiram Margarys
P.S : Si par chance, vous êtes en avance, mon bureau se trouve au fond du couloir, sixième porte à gauche. Je suis sûr que vous nous avons des tas de choses à nous dire !
Et c’est ainsi que s’achevait cette insolente, pétillante, intrigante et interminable lettre.
Se renversant dans son fauteuil, les yeux mi-clos, Albus Dumbledore en médita de longues minutes le contenu. Son regard perçant scanna le parchemin en diagonale, s’attardant ici sur un détail, disséquant là une phrase, fouillant méthodiquement chaque repli de sens pour en extraire l’implicite, creusant à travers les voiles d’humour, de compliments, et de raillerie pour tenter d’atteindre les véritables motivations d’Eiram Margarys. Quand il se redressa, les yeux bien ouverts, un arbre de probabilités se dessinait avec netteté dans son esprit.
Il commença par en élaguer les branches extérieures, les plus fragiles : il n’était certes pas absolument impossible que son correspondant dispose déjà de preuves de son effraction aux Archives et désire simplement l’attirer à Ste Mangouste – soit pour effectuer quelques tests de reconnaissance magique, soit pour bénéficier du détail de ses recherches, soit les deux – pour ensuite le livrer en pâture à la justice et aux journalistes. La menace voilée de publier en son nom une recherche particulièrement controversée sur le Voile devait a priori être prise au sérieux – Albus n’avait jamais cherché à cacher son intérêt pour les Arcanes de l’Esprit et nombreux étaient ceux, au ministère, qui, jaloux du succès de ses premières publications et de son jeune âge, seraient ravis de le voir tomber. Au demeurant, les hypothèses qu’il avait soumises à Eiram étaient sans nul doute de nature à provoquer un mouvement de panique si elles étaient rendues publiques, et s’il s’était assuré de ne communiquer que des informations pouvant être obtenues en toute légalité, sa réputation n’en ressortirait certainement pas indemne.
Albus haussa de nouveau les sourcils en un geste désabusé. Ce genre de menace aurait pu tromper un imbécile, sans doute… Mais quel chercheur en Médicomagie, en Arcanes de l’Esprit de surcroît, prendrait le risque de compromettre sa réputation – sans parler de celle de Ste Mangouste – voire de perdre son poste, pour la simple satisfaction d’épingler un rival un peu trop gênant ? Si le scandale éclatait, les journalistes – au hasard cette terrible fouine de Samantha Jingleton – ne se contenteraient pas du nom d’Albus Dumbledore, il en aurait mangé son chapeau pointu. Non, ils essoreraient le moindre sorcier, Médicomage, infirmier, fonctionnaire administratif et agent d’entretien qui leur tomberait sous la main, et serreraient, serreraient, jusqu’à ce que le Professeur Wolfherz décide de les expulser manu militari (une scène qu’Albus n’avait aucun mal à se représenter). Eiram était, Albus en était convaincu, bien trop intelligent pour avoir négligé ce scénario ou même imaginé qu’il serait dupe. Non, il devait disposer d’un autre levier sur lui.
Les mains croisées sous le menton, Albus laissa les phrases défiler dans son esprit, son index tapotant le bois du bureau à un rythme régulier. « Je crois savoir que ce cher Lyserius n’a toujours pas reçu de réponse à sa proposition ? »… « un homme qui n’hésite pas à discuter avec Maître Aurane Abbot de la pertinence du Statut International du Secret Sorcier »… L’index du jeune homme s’immobilisa.
« Oui. C’est ça. Le Statut. La communauté magique n’est pas prête d’oublier les ravages des chasses aux sorciers qui ont décimé les nôtres du XIIe siècle à la Renaissance. Ne serait-ce que parce que ces imbéciles de « sang-purs » se sont bien chargés, dans leur abyssale bêtise, de raviver le stupide orgueil sorcier en plaquant sur nos dons magiques les fumeuses théories de darwinisme social de ces attardés d’anthropomorphistes. Preuve, s’il en fallait encore, que la bêtise humaine est équitablement répartie entre sorciers et Non-Magiques. C’est pourquoi la moindre opposition au Statut est aujourd’hui complètement inaudible », songea-t-il, amer.
Ses pensées s’égarèrent un instant vers sa mère, conjuguant la flamme dure qui brûlait dans ses yeux lorsqu’à de très rares occasions, elle avait évoqué sa famille. Sa propre mère, institutrice, et l’amour débordant et inquiet dont elle entourait ses six enfants (Kendra en parlait toujours avec une tendresse mêlée d’agacement). Son père surtout, son modèle, figure austère, absente mais digne, dont la mère d’Albus avait hérité l’âpreté. De ce monde en pleine effervescence qui bâtissait sa gloire sur le dos de familles d’ouvriers comme la leur, il lui avait inculqué les trois lois d’airain: travail, patience, et silence. Le spectre du grand-père, mort dans l’une des nombreuses émeutes chartistes qui avaient émaillé le début du siècle, avait hanté l’enfance de Kendra, Honoria et leurs frères. Albus l’avait appris au détour d’une conversation entre ses parents qu’il n’était pas censé pouvoir comprendre, des années auparavant. Le garçon avait alors une huitaine d’années, et pour la première et la dernière fois, il avait entendu la voix de sa mère trembler, alors qu’elle sanglotait tout bas. Il n’avait pas vraiment tout saisi, mais suffisamment pour saisir qu’elle avait fait un cauchemar – un cauchemar dans lequel son père, Olliver Dumbledore, lui rappelait le funeste évènement, comme un avertissement. Quelques années plus tard, Albus avait dévoré tout ce qu’il avait pu trouver sur les émeutes chartistes, à la bibliothèque de Poudlard et parmi les publications moldues. La révolte avait grondé dans son cœur lorsqu’il avait enfin compris d’où lui venait cette douloureuse sécheresse dont Kendra faisait preuve dès qu’il était question de sa famille. Les sorciers né-Moldus avaient joué « un rôle clé » mais « méconnu, voire nié » dans les révoltes, précisait l’un des livres d’histoire de la magie qu’il compulsait. Et certains, incompris et vus comme dangereux, avaient été maltraités. L’histoire aurait pu s’arrêter là, dans un manichéisme simple et cruel : terribles Moldus contre pauvres sorciers. Mais bien sûr, la certains sorciers né-Moldus, plus puissants que les autres, avaient riposté, et le sang de la vengeance avait coulé. A flots. Quand les « sang-purs » et leurs préjugés mâtinés d’anthropomorphisme pseudo-darwinien s’en étaient mêlés, s’opposant à la fois aux uns et aux autres, la situation avait échappé à tout contrôle et…
Albus secoua vigoureusement ses longues mèches auburn, chassant ces vieilles ruminations. Il lui semblait parfois que l’histoire des relations sorciers-moldus n’était qu’un long chemin pavé de sang, d’ossements, et d’incompréhension mutuelle. Un chemin tortueux mais fascinant qu’il avait un temps espéré…
Les doigts du jeune homme trouvèrent la première cassure de son os nasal et impitoyablement, il serra, jusqu’à ce que la douleur conjuguée de la blessure physique et de la culpabilité noient tout souvenir des chimères de gloire qu’ils avaient partagées. Il força son esprit à revenir au sujet qui l’occupait actuellement : la lettre.
Eiram Maragarys disposait donc d’un moyen de pression sur lui : la preuve de son opinion plus que controversée sur le Statut. Mais… cette preuve existait-elle vraiment ? Au cours de ses nombreux stages d’été au Magengamot – depuis la condamnation de son père, Albus était résolu à mieux comprendre les conflits traversant sa communauté pour contribuer à l’avènement d’un monde plus juste, et, il faut bien le dire, lors de ses premières années à Poudlard, l’adolescent sautait sur n’importe quelle occasion d’échapper à un énième été morose en compagnie de sa famille déchirée – il avait partagé de nombreuses discussions passionnées avec la juge Abbot, dont un certain nombre sur le Statut. Mais s’il n’était pas improbable que celle-ci y ait fait référence au détour d’un échange avec Eiram, Albus était absolument certain qu’il n’en existait aucune trace écrite. Par ailleurs, de même qu’ils ne se risqueraient pas à rendre publiques ses recherches hautement controversées sur le Voile, de même était-il convaincu que ni Eiram, ni le Professeur Wolfherz ne seraient suffisamment idiots pour s’attirer les foudres des Langues de Plomb en exposant au regard de la communauté magique les nébuleuses découvertes de la Section Légilimancie et Occlumancie du Département des Mystères pour le simple plaisir de salir son nom à lui, Albus, anecdotique contributeur à ces mêmes recherches. D’ailleurs, Eiram n’avait-il pas habilement glissé un indice quant à ses véritables intentions en rappelant à Albus le mépris que son unité – et les Médicomages en général – concevaient pour les journalistes avides de scandales ?
Joignant de nouveau les doigts sous son menton qu’il tapotait machinalement à intervalles réguliers, Albus Dumbledore sourit. Tout cela était admirablement conçu. Suffisamment tangibles pour provoquer un sentiment d’inconfort, mais suffisamment légères pour qu’il ne se sente pas véritablement en danger, les menaces jouaient parfaitement leur rôle : emplir son esprit avide de défis d’un puissant sentiment d’expectative mêlé d’appréhension.
Et puis, bien sûr, venait la touche finale. La cerise sur le gâteau. Se doutant certainement que ses quelques mises en garde, éloges et traits d’humour ne suffiraient pas à faire sortir Albus de son isolement, Eiram avait joué son meilleur atout. Sa carte maîtresse. Les mots obsédants de Galatéa Têtenjoy.
Le sourire d’Albus se mua en rictus alors que ses mains se refermaient en pensée sur le tronc de l’arbre de probabilité, sa largeur et sa robustesse éclipsant toutes les branches. En réalité, au moment même où ses yeux s’étaient posés sur la phrase, il avait capitulé. Eiram avait parlé de son « rapport pour le moins viscéral au phénomène des Obscuriaux », et il était dans le vrai. Au fond de lui-même, Albus le savait : même si les menaces avaient été autrement plus tangibles, même si son interlocuteur lui était apparu antipathique, voire hostile, il aurait accepté sa proposition.
Parce que depuis deux mois, la douleur de la perte avait remplacé le sang dans ses veines. Parce que depuis deux mois, seul l’obsédant désir de comprendre ce qui était arrivé à sa sœur, enfant – avant ce jour maudit, avant que lui, Albus, ne commette l’irréparable – faisait battre son cœur et se mouvoir ses muscles. Parce qu’à chaque seconde, les aiguilles de la honte transperçaient chaque centimètre de sa peau, lui interdisant le sommeil. Parce qu’il y a deux semaines, la découverte du mot « Obscurial » avait été comme cette oasis dans un désert de cendres, cette oasis dont on craint à chaque pas qu’elle ne soit qu'un mirage.
Pour elle, il aurait soumis son corps aux expériences les plus dangereuses, sacrifié son âme aux plus obscurs rituels. Pour elle, il aurait abandonné projets d’avenir, gloire et réputation, sans un regard en arrière. Pour elle, il aurait renoncé sans difficulté à son esprit de jeune prodige. Abandonné tout ce qui faisait sa brillance. Jusqu’à sa magie.
Pour Ariana, qui était morte, Albus aurait voulu mourir.
Mais il n’en avait pas le droit. Il ne méritait pas cette délivrance.
Non, lui, Albus, son assassin, devait vivre. Vivre pour tenter de racheter ses erreurs.
Vivre en la mémoire d’Ariana Dumbledore.
Avec une profonde inspiration, Albus trempa sa plume d’aigle dans l’encrier le plus proche, et commença à rédiger sa réponse.
