Chapter Text
L'aube n'est pas encore levée sur Ankh-Morpork. Ne blâmons pas trop vite le soleil fainéant du Disque Monde car il est encore tôt et nous sommes au milieu de l'hiver. Malgré cela le commissaire Samuel Vimaire parcourt la ville au pas de course, essayant de ne pas glisser sur les pavés gelés.
Depuis quelques jours, la couche de neige qui recouvre Ankh-Morpork l'a rendue encore plus dangereuse mais étonnamment salubre. Samuel suit la lanterne ballottante du garde qui l'a tiré hors du lit. Une convocation de Vétérini, alors qu'il est en vacances et que Sybil est malade ! En plus, pas moyen de trouver un attelage : même si la météo l'avait permis, les cochers ne travaillent pas la veille du Porcher.
Vimaire, lui aussi, avait espéré passer une agréable journée à ne rien faire au coin du feu. Il tire sur son manteau en frissonnant. Pour couronner le tout, il ne sait même pas ce que lui veut le patricien. Tout juste le garde a-t-il révélé leur destination : un restaurant gastronomique. Vétérini va peut-être l'inviter pour le petit-déjeuner. Ça tombe bien, il a raté le sien par sa faute… On peut toujours rêver, n'est-ce pas ?
Après une heure de marche, les voilà arrivés dans les quartiers chics. Cette partie privilégiée de la ville dispose de lampadaires à gaz. Les façades des grands bâtiments sont décorées de guirlandes de houx et de saucisses. Ça sent bon la viande fumée et l'estomac du commissaire émet un grognement. Avec toute cette charcuterie, on pourrait nourrir la population entière du quartier des Ombres.
Vimaire et le garde se dirigent vers la seule enseigne éclairée de la rue où deux soldats du palais font le guet. Il s'agit du Prince qui mijote comme l'annoncent les lettres dorées du fronton. La devanture crème est ornée de moulures alambiquées. Par de grandes verrières s'échappe une lumière chaude et accueillante.
Un des soldats invite le commissaire à entrer. Il fourre son bonnet en tricot dans sa poche et pénètre seul dans le restaurant. Le patricien Vétérini l’attend. C'est une vision incongrue de voir cet homme sévère assis à une petite table ronde plutôt que derrière son imposant bureau. Il n'y a personne d'autre dans la salle de réception lumineuse.
Vétérini fait signe au commissaire de prendre place en face de lui. Celui-ci s'assoit avec précaution sur sa chaise dorée pour éviter de frôler le genou de son patron. La table recouverte d’une nappe blanche est savamment dressée. Il y a de délicates assiettes de porcelaine, des serviettes en tissu pliées en forme d'oiseau, plusieurs couverts en argent ainsi qu'un alignement de verres avec lesquels il pourrait jouer un requiem si l'envie lui en prenait.
Samuel plonge derrière le menu pour cacher son malaise. Il ne s'est jamais senti à sa place dans ce genre d'endroit même après avoir épousé une duchesse. Léporidé aux tubercules et moisissures variées, volatile paludicole à la sauce aux agrumes… Les prix sont exorbitants. Il se promet de ne plus jamais remettre les pieds ici.
« Comment allez-vous, Commissaire ? S'enquiert Vétérini. Et cette chère Lady Sybil ?
- Oh, moi ça va, mais ma femme est malade. »
Une pointe de culpabilité étreint Vimaire. Quand il est sorti, sa femme dormait encore. S'est-elle rendue compte de son absence à présent ?
« Elle a un gros rhume. Rien de grave, elle n’a même pas voulu appeler le médecin. Je lui prépare des grogs puisque je suis en congé. Malgré tout, on ne pourra pas participer au réveillon familial de ce soir. »
Samuel affiche un air déçu. En réalité, il est ravi d'échapper à tous ces affreux snobs qui constituent sa belle-famille.
« Comme c'est dommage, remarque Vétérini d'une voix indifférente. Mais les choses ne se passent pas toujours comme prévu, n'est-ce pas ? Même pendant les fêtes du solstice. »
Nous y voilà ! Songe Vimaire. Finis les politesses, il va me demander de faire quelque chose de pénible. Et en effet, Vétérini déclare d'un ton autoritaire :
« Malheureusement il va vous falloir abandonner lady Sybil quelques heures de plus. J'ai une mission pour vous. »
Vimaire réprime un soupir.
« Un ressortissant du continent Contrepoids a été empoisonné.
- Un étranger ? N'est-ce pas du ressort de son pays ?
- Pas quand il s'agit de l'Ambassadeur DouxAmer, malmené dans notre ville d'Ankh-Morpork. Ville où il a été officiellement invité pour le réveillon qui se déroule ce soir au palais.
- Ça, c’est ennuyeux ! »
Vétérini recule sa chaise et se lève.
« Venez avec moi. »
Il pousse une porte à battants libérant une odeur de bouillon. Vimaire le suit dans la cuisine du restaurant. Les murs sont recouverts de casseroles en cuivre. A gauche se trouve une grande cheminée noire de suie où est suspendue une marmite. A droite, une table surmontée d’une étagère remplie de pots en terre. Et au milieu, un petit bonhomme est ligoté à une de ces délicates chaises dorées dont Samuel vient de décoller son popotin. Un garde le tient sous la menace d’une fourchette. Le malheureux présente des traces de piqûres qu'on ne voit d'ordinaire qu'au fond des pâtes à tarte.
« Commissaire Vimaire, je vous présente Le Prince, propriétaire de ce restaurant. »
Le Prince n’a pas l’air très distingué avec sa toque de travers. Il sue à grosses gouttes.
« Alors Chef, est-ce que la mémoire vous revient ? »
Le cuisinier se met à débiter des paroles à toute vitesse :
« Ah oui, oui ! Un pudding au foie maigre accompagné de salsifis et d’une sauce claire... Rien que des produits locaux de la meilleure qualité… Achetés au marché la veille… Ils m’ont d’ailleurs complimenté pour le plat… L’Ambassadeur Contrepoids et les trois autres… Ils ont partagé le plat à quatre… Ils n’ont rien commandé de plus… Bizarre, car lui, c’est un sacré morceau avec les poches pleines... Ah, et pour la boisson, rien que de l’eau plate en carafe… Celle du tonneau d’eau de pluie… Même pas un bout de pain… C’est tout ce que je sais… Ils sont restés à peine une heure…
- Et voilà, soupire Vétérini, ça corrobore parfaitement ce que je savais déjà. »
Pourquoi avoir torturé le Prince dans ce cas ? Mais Samuel préfère garder cette réflexion pour lui. Le patricien continue d’un air sombre :
« Notre dernière piste d’empoisonnement mène à une impasse. Les personnes qui accompagnaient l’Ambassadeur ont bu et mangé la même chose et elles sont en parfaite santé. Seul l’Ambassadeur DouxAmer est aujourd’hui inconscient dans son lit d’hôpital. J’ai bien peur que l’hypothèse de l’attentat politique ne doive être écartée. Il ne me reste plus qu’à conclure qu’il s’agit-là d’un crime bassement ordinaire. Un fait divers qui tombe sous votre juridiction, Commissaire. »
Le patricien tend à Vimaire une épaisse pochette en papier.
« Voici les informations recueillies sur l’Ambassadeur et ses relations. Ainsi que tous ses faits et gestes depuis qu’il est arrivé il y a une semaine. Rien de bien passionnant, j’en ai peur. A part de brèves escapades touristiques, il passe son temps enfermé dans son bureau à travailler. La paperasse est, hélas, le lot des diplomates ! »
Samuel approuve d’un air absent en saisissant le dossier.
« Il n’a pas non plus reçu beaucoup de visites dans sa chambre d’hôtel au Luxage. C’est là-bas qu’il a emménagé avec ses proches. Un bon point de départ, il me semble. Ne dit-on pas que le coupable est souvent de la famille ? Mais je ne vais pas vous apprendre votre métier. »
Vimaire se balance nerveusement d’un pied sur l’autre. Il aimerait refuser cette affaire et retrouver son fauteuil près de la cheminée, mais on ne dit pas non au patricien sans une bonne raison.
« Eh bien, filez ! Vous n’avez pas de temps à perdre, il me faut un coupable avant vingt heures. Et le vrai ! Malheureusement, il y a certaines personnes qu’on ne peut pas duper.
- Vingt heures… Quoi ?!
- Je dois annoncer la résolution de cette affaire ce soir. Je m’y suis engagé auprès des ambassadeurs du Klatch et d’Ephèbe qui participent aussi au réveillon du palais. Il n’est pas trop tard pour que l’esprit du Porcher et quelques verres de vin chaud avivent la générosité de nos voisins. Mais pour le moment, cet empoisonnement a compromis nos pourparlers. Commissaire, beaucoup de choses sont en jeu et je veux que vous fassiez votre maximum.
- En seulement douze heures…
- Moins de douze heures désormais. Cependant je suis sûr que c’est plus qu’il n’en faut à quelqu’un de votre trempe. Evidemment pas un mot de cette affaire à qui que ce soit !
- Mais…
- Commissaire, si je n’ai pas de coupable, je n’ai pas d’accord commercial. Si je n’ai pas d’accord commercial, je n’ai pas de quoi entretenir le guet. Il me faudra licencier. Suis-je bien clair ? »
Vimaire voudrait que le garde le pique avec sa fourchette. Juste pour être sûr d’être plongé dans un mauvais rêve. Au lieu de cela, le soldat le saisit par le bras et le guide vers la sortie.
Le froid mordant lui fait reprendre ses esprits. Il enfonce son bonnet sur ses oreilles et resserre son écharpe. Il a moins de douze heures pour découvrir qui a empoisonné l’Ambassadeur DouxAmer sans l’aide de personne. Il a vu pire, non ? Non ! Il part d’une démarche incertaine vers l’hôtel Luxage.
