Work Text:
Jayce se pencha une énième fois sur Viktor avant de sonner à la porte.
"Tu n'oublies pas ce qu'on s'est dit ?"
Son partenaire leva les yeux au ciel en soupirant d'agacement :
- Arrête de stresser et appuie sur cette sonnette ou bien je vais finir congelé sur le pas de cette porte.
Jayce appuya sur le bouton, et le bras de Viktor vînt s'enrouler autour de sa taille, le faisant brièvement sursauter.
- Tu as oublié ce qu'on s'est dit ?, susurra Viktor, le ton narquois.
Puis la porte s'ouvrit, et Ximena Talis les accueillit avec un grand sourire, les bras largement ouverts pour fondre sur son fils.
- Jayce, tu es venu !
- Oui Mamá, désolé de t'avoir inquiété...
Viktor vit du coin de l'œil les traits de son compagnon s'adoucir tandis qu'il rendait son étreinte à sa mère. Aussi se décala-t-il légèrement pour leurs laisser de la place dans leurs effusions, retirant à regret sa main sur la hanche de Jayce.
Finalement, Mme Talis se recula et leurs fit signe d'entrer.
Viktor pénétra dans la maison, tapant du pied pour se débarrasser de la fine couche de neige qui recouvrait ses pieds et ses épaules. Il suivit les gestes de Jayce, mimant ses mouvements lorsqu'il retira son manteau qu'il disposa diligemment sur des patères en or vieilli fixées au mur.
- Bienvenu. Je suis Ximena, la mère de Jayce. Enchanté de vous rencontrer. Jayce m'a TELLEMENT parlé de vous !
- Vraiment ?, lança Viktor avec un regard goguenard en direction de Jayce.
Ce dernier évita sciemment de le croiser, faisant mine de se recoiffer dans le miroir de l'entrée - comme s'il en avait besoin, avec la couche de gel qu'il met sur ses cheveux.
- Est-ce que l'on peut se tutoyer ?
- Bien sûr, déclara Viktor en lui prenant la main qu'elle lui tendait avec un sourire.
Il prit une profonde inspiration, prêt pour le plus grand rôle de sa vie.
- Je suis le petit-ami de Jayce après tout...
*La veille*
"Pourquoi as-tu besoin de faire semblant que tu sors avec quelqu'un ?", demanda Viktor en relevant ses lunettes de soudures sur son front.
Jayce se gratta la nuque, clairement gêné.
- C'est à dire que...depuis quelques temps, ma mère s'inquiète. Enfin tu vois, elle se rend bien compte que je passe mon temps à travailler et...elle n'arrête pas de me dire de faire une pause, rencontrer des gens, mais franchement je rencontre suffisamment de gens comme ça.
Viktor ne put que hocher la tête, convaincu du bien fondé de cette dernière affirmation. De son avis, Jayce rencontrait même un peu trop de monde à son goût, et si c'était à lui d'en décider - ce qui n'était pas le cas - il ferait en sorte que ce dernier sorte moins pour passer plus de temps au labo avec lui. Mais bon, les affaires sont les affaires, comme on dit.
Et puis être jaloux n'est pas une qualité dont il pouvait se vanter.
- Et tu n'as trouvé personne de plus crédible que moi pour...ce que tu comptes faire ?, continua Viktor d'un air absolument blasé.
L'effet de sa réplique fut assez satisfaisant : Jayce piqua un fard monstrueux et regarda ses chaussures d'un air coupable.
- C'est à dire que...je ne vois personne d'autre qui...
- ...Qui accepterait ? Oh je t'en prie Jayce, n'importe qui de sensé serait plus que ravi de...
- Non !, l'interrompit brutalement Jayce en lui saisissant les mains. Tu ne comprends pas. J'ai besoin de quelqu'un en qui j'ai confiance ! Et en plus je lui ai déjà parlé de toi, elle sait qui tu es, ce serait...logique, en quelque sorte...
Il soupira et s'assit à côté de Viktor.
- Je sais que c'est un gros service que je te demande, et je te promets que ce ne sera que pour cette fois. Je...
Il gardait le regard baissé, évitant soigneusement les yeux de Viktor qui le fixaient.
- Pour une fois, j'aimerais lui laisser penser que tout va bien.
Son petit air de chien battu attendrit son partenaire qui se pencha pour lui tapoter le genou.
- Je ne suis pas....eh bien, je n'ai jamais été bon pour jouer la comédie, mais j'imagine que je n'ai pas le choix.
Enfin, Jayce releva la tête et Viktor lui adressa un sourire de biais.
- Je ferais de mon mieux...
***
- Mieux vaut tard que jamais !, approuva Ximena. Je suis ravie de te rencontrer enfin.
- Je suis désolé, nous....je veux dire, nous travaillons d'arrache-pied sur notre projet et...
- Je sais bien, Jayce n'arrête pas de m'en parler. Il ne cesse de dire à quel point tu es brillant et exceptionnel. J'avais juste très hâte de mettre un visage sur un nom, expliqua la mère de Jayce avec un sourire qui adoucissait terriblement son visage.
Le coeur de Viktor trembla légèrement dans sa poitrine et il se surprit à sourire en retour, les joues rosissantes.
- Oui enfin, je ne passe pas non plus mon temps à parler de Viktor !, protesta Jayce en débouchant une bouteille de champagne.
- Desde luego, mi hijo. Seulement les trois quarts du temps, le taquina gentiment Ximena.
- Ne l'écoute pas, grogna Jayce en servant une coupe à Viktor.
Ce dernier pinça les lèvres. Avec sa médication, il n'était pas sensé consommer d'alcool, mais il se décida à faire une petite entorse à ses habitudes.
Ximena cacha un petit rire derrière sa main et leva sa coupe.
- ¡ Feliz navidad !
Une petite sonnerie retentit et la mère de Jayce s'excusa pour se rendre en cuisine pour sortir le gigot de porc du four.
- Ta mère a cuisinée elle-même ?, interrogea Viktor, surpris.
- Bien sûr, répondit son partenaire. C'est une tradition après tout. Elle tient beaucoup à ce genre de choses. C'est pour ça que...c'était important pour elle que je te présente ce soir.
Le regard de Viktor s'échappa pour éviter de trop s'attarder sur l'émotion qu'il percevait chez Jayce et dont il craignait de tirer des conclusions erronées.
Il prit une nouvelle gorgée de champagne afin de reléguer au second plan ses propres sentiments et détailla avec un intérêt pas tout à fait feint les motifs élaborés de son assiette.
- Voici le plat de résistance !, lança Ximena à la cantonade en apportant le gigot. Mais je vous en prie, servez-vous, les entrées vont être perdues sinon !
Pour dire vrai, Viktor ne connaissait pas la moitié des choses qu'il y avait sur la table, mais ça sentait très bon.
Voyant l'indécision de son partenaire face à la diversité des préparations qui n'avaient rien de zaunites ou de pilties, Jayce intervînt pour lui détailler les différents plats exotiques.
- Je pense que tu peux manger ça et ça, ce n'est pas très relevé, ça devrait te plaire, indiqua-t-il en désignant des assiettes. Je te recommande les tamales, ils sont délicieux. Sinon, tu peux juste prendre des toasts au guacamole : c'est classique, mais un peu épicé, ça dépend si tu aimes ou pas.
Il l'aida à se servir et re-remplit sa coupe malgré ses protestations. Ils commencèrent à débattre sur la terminologie de "épicé", si cela voulait dire "piquant" ou "contenant des épices".
Ximena s'assit à table et les regarda se disputer avec un amusement nostalgique.
Jayce ressemblait de plus en plus à son père en grandissant, autant de par son physique que dans ses attitudes. Son côté très attentionné malgré un malaise évident à dévoiler son intimité affective - elle avait dû le tanner pour qu'il lui présente enfin son petit-ami - était le portrait craché de son père. Ximena se souvenait encore à quel point son mari pouvait être à la fois très romantique et très pudique sur leur relation, même après qu'ils se soient mariés.
C'était après la naissance de Jayce qu'il avait commencé à être un peu plus démonstratif.
Les larmes lui montèrent aux yeux et elle se détourna pour s'essuyer discrètement le coin de l'oeil avec une serviette. Mais Jayce, comme à son habitude, le remarqua et interrompit sa discussion avec Viktor pour l'interpeller.
- Mamà, ça ne va pas ?
- Si si, tout va bien, dit-elle d'une voix émue, légèrement tremblante.
Aussitôt, son fils se leva pour la rejoindre et la prendre dans ses bras.
Jayce était un enfant d'une grande tendresse et Ximena considérait qu'elle avait énormément de chance de l'avoir auprès d'elle.
Viktor observa son partenaire enlacer doucement sa mère, et tenta de se souvenir quand était la dernière fois qu'il en avait fait de même.
Les festivités de Noël, cela faisait longtemps qu'elles ne voulaient plus rien dire pour lui.
Il n'avait plus de famille avec qui les passer.
Mais Jayce avait encore la chance d'avoir sa mère, et il était très conscient de la préciosité de ce lien.
C'était l'une des qualités que Viktor aimait le plus chez Jayce. Jayce n'était pas qu'un insupportable fils de bourge assoiffé de réussite, il était aussi une personne fondamentalement tourné vers autrui, quelqu'un de gentil et qui ouvrait facilement son cœur.
Viktor pensait parfois que ce n'était pas une bonne chose, car cela le rendait vulnérable, mais il ne pouvait s'en plaindre lorsque cette qualité était ce qui lui avait permis de devenir aussi proche de lui.
Après un moment, Ximena tapota le bras de Jayce pour lui faire savoir que c'était fini et qu'il pouvait se rasseoir. Elle lui posa des questions sur leur travail et Jayce s'empara avec avidité du sujet, noyant sa pauvre mère sous les explications tandis que Viktor sifflait doucement mais sûrement sa troisième coupe de champagne.
L'arrivée du dessert se fit en grande pompe avec un immense plateau en argent où reposait une énorme charlotte au champurrado - une sorte de chocolat, d'après les dires de Jayce.
Mais lorsque Viktor goûta prestement sa part - le sucré étant son péché mignon - il constata avec horreur l'amertume de la préparation qui n'avait en réalité pas grand chose du délicieux chocolat au lait auquel il était habitué et auquel il s'attendait au vue de la couleur.
Bon gré mal gré, il termina son assiette pour ne pas peiner Ximena, qui fut absolument ravie que le dessert lui plaise. Elle lui proposa d'empaqueter le reste pour qu'il puisse en manger chez lui et il fut bien incapable de résister face à tant de gentillesse.
Il lui était toujours difficile de dire non à Jayce, et sa mère semblait posséder l'exact même talent.
- Cela dit...tu pourrais peut-être rester dormir ici ?, tenta Jayce en jetant un coup d'œil à la pluie par la fenêtre. Après tout, ce n'est pas comme si tu travaillais demain, c'est férié.
Viktor comptait travailler demain. Mais c'était difficile à défendre maintenant que Jayce avait plus ou moins fait passé cela pour de l'inconscience pure.
- Je n'ai pas pris de vêtements de rechange, essaya-t-il de se défendre piteusement.
- Je te prêterais ce qu'il faut !!, répondit aussitôt Jayce.
Viktor le fixa avec insistance.
- On doit faire la même taille...enfin...à peu près, se dégonfla tout doucement Jayce à mesure que le regard de Viktor refroidissait son enthousiasme débordant.
Soudain Ximena réapparut, les bras chargés de couette et de plaids.
- Vous dormez ensemble ou séparément ?!, voulut-elle savoir.
- Ensemble !, répliqua aussitôt Jayce.
Et Viktor rougit jusqu'à la pointe des oreilles. La faute au champagne bien sûr.
A peine la porte de la chambre s’était-elle refermée que Viktor agrippa le bras de Jayce en gloussant.
- Tu n’étais vraiment pas obligé d’en arriver là tu sais ?
- Mais avoue que c’est tout de même plus convaincant, bafouilla Jayce en butant légèrement sur les mots, les joues un peu rosies et le front moite.
Viktor se tourna lentement et le fit reculer contre la porte, le coinçant contre celle-ci.
- Non, je veux dire que si tu voulais coucher avec moi, tu n’avais qu’à demander.
Et il s’écarta en ricanant, fier de sa petite plaisanterie, sans se rendre compte de l’émoi de son partenaire.
Il commença à retirer son pantalon, mais l’alcool n’aidant guère son sens de l’équilibre, il s’effondra sur le lit.
- Do piče !, jura-t-il en roulant sur le dos et en secouant vainement les jambes, comme un scarabée renversé.
Jayce se mit à rire et tira sur les jambes de son pantalon pour l’aider à s’en défaire. Puis, à son tour, il commença à se déshabiller en retirant son pull-over.
- Tu as vraiment l’air d’un gentil garçon de bonne famille comme ça, se moqua Viktor en le regardant.
Jayce lui jeta un regard hébété, les cheveux ébouriffés par l’électricité statique.
- Pas que ça me déplaise, hein, ajouta Viktor en fixant le plafond.
Le silence s’installa, seulement entrecoupés par le froissement des vêtements que Jayce retirait. Finalement, il se glissa sous les couvertures.
- Tu viens ?, demanda-t-il timidement.
Viktor soupira et rampa péniblement pour se faufiler sous les draps. Il avait le tournis et sa jambe lui faisait un peu mal de s’être trop agité.
- Ça va ?, interrogea Jayce tandis que son partenaire s’affalait contre l’oreiller à côté du sien.
- Ça va, confirma Viktor en grognant.
La chaleur du corps de Jayce si près du sien lui donnait de drôles de sensations, comme des papillons dans le ventre.
Jayce chuchota :
- Tout a fonctionné comme sur des roulettes ! En plus ma mère a l’air de réellement t’apprécier !
L’expression sur le visage de Viktor s’adoucit.
- Le repas était délicieux, fit-il remarquer, avant de se rendre compte qu’il aurait plutôt dû complimenter directement Ximena.
Il se maudit intérieurement pour son inaptitude sociale, mais Jayce ne sembla rien remarquer. Il lui sourit tendrement.
- J’ai apprécié de passer ce réveillon en ta compagnie.
Viktor ne sut comment interpréter la douceur de son regard qui ressemblait un peu à une demande silencieuse, une confirmation, un non-dit embarrassant.
Il lui couvrit les yeux d’une main.
- Dors !, ordonna-t-il, encore un peu ivre.
Les cils de Jayce caressèrent sa paume lorsqu’il ferma les yeux.
Les lèvres de Viktor effleurèrent les siennes.
- Dors, répéta-t-il d’une voix rauque avant de s’écarter.
Et Jayce fit semblant de dormir pour ne pas avoir à affronter ses sentiments et ceux de Viktor. Pas ce soir. Pas maintenant.
Demain, peut-être.
C’était Noël après tout.
