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Pardon the way that I stare, there's nothin' else to compare [French version]

Summary:

« Je suis vraiment désolé », répète Bard, incapable de penser de façon rationnelle.
« Il semblerait que vous l’êtes, en effet, car vous l’avez déjà dit », répond l’inconnu, un sourire tranquille sur ses lèvres peintes en rose.
Bilbon saurait clairement de quelle nuance de rose il s’agit parce qu’il connaît la différence entre le rose bonbon, le rose framboise ou le rose poudré mais Bard n’en a aucune idée.
« J’ai mouillé votre robe », dit Bard piteusement. Il n’arrive pas à détacher son regard de l’étranger, captivé par les traits de son visage.
« Je m’en suis rendu compte », répond son interlocuteur et Bard peut sentir son sourire dans sa voix si profonde, qui contraste tant avec son apparence délicate. Ses yeux ont migré vers ceux de l’inconnu : ils sont d’un bleu plus clair que les océans, d’une pureté qui n’existe que dans de rares endroits de la nature.

Chapter Text

« Je suppose que ce n’est pas pour la qualité de la bière que tu m’as traîné ici. »

Bard repose son verre, une légère grimace déformant les traits de son visage. Il adresse un regard inquisiteur à Bilbon qui arbore un large sourire sous un regard rieur.

« Je te fais une faveur, Bard Bowman, en te sortant de ton trou afin que tu profites un peu de la vie une fois de temps en temps. »

Bard lève les yeux au ciel.

« À t’entendre, on dirait que je ne suis plus sorti depuis des siècles. »

C’est au tour de Bilbon d’arborer un regard inquisiteur, une main sur l’anse de sa chope.

« Je t’écoute : à quand remonte notre dernière virée ensemble ? »

Bard sait pertinemment que Bilbon a raison. Il sait aussi qu’il ne se sent pas à sa place dans ce bar parce qu’il n’est plus sorti depuis des siècles, précisément.

« Tu n’es pas qu’un papa veuf tout entier dévoué à sa famille et à son travail, tu sais ? Tu as le droit de t’amuser, parfois. »

« M’amuser ? »

Bard pose un regard intrigué sur son ami. Bilbon ouvre de gros yeux ronds, les lèvres pincées, l’air de dire : « Tu vois très bien de quoi je parle, non ? »

« Tu as pris de quoi te protéger au cas où, au moins ? »

« Bilbon ! »

« Je ne voudrais pas être responsable de… »

« Ne finis même pas cette phrase. »

« Mais franchement, Bard, depuis quand n’as-tu pas... »

« Et encore moins celle-là. »

« Je suis ton ami. »

« À juste titre. Si j’avais néanmoins besoin d’une seconde mère, je n’aurais pas trouvé mieux. Tu es aussi embarrassant. »

« Ne me fais pas croire que ça ne te manque pas. »

« Nous n’allons pas avoir cette conservation, et encore moins dans cet endroit. »

« Tu es si susceptible. »

« Quand on parle de ma vie sexuelle dans un lieu public, oui, un peu. »

« De ton absence de vie sexuelle, tu veux dire. »

« Bilbon ! »

« D’accord, c’est bon, pardon. »

« À ce propos, il semblerait que de ton côté, tout aille pour le mieux », reprend aussitôt Bard, avant que Bilbon ne lance une nouvelle salve.

« Plaît-il ? »

« Je t’en prie. Tu te crois discret à regarder par-dessus mon épaule depuis que nous sommes assis ici ? »

« Alors là, je ne vois pas… »

« C’est plutôt le grand brun barbu à l’air ronchon ou bien le grand blond souriant mais qui fronce quand même beaucoup les sourcils ? » poursuit Bard avec un sourire malin en jetant un coup d’œil en direction du bar situé dans son dos.

« Le grand brun barbu », admet Bilbon avec un sourire un peu niais.

« Alors ? »

« Alors rien du tout. Je ne pense pas qu’il m’ait remarqué. »

« Crois-moi, tu pourrais être encore plus petit, jamais tu ne passerais inaperçu. »

« Est-ce un compliment, Bowman ? »

« Tu sais bien que oui. »

« Alors pourquoi est-ce que tu n’as jamais voulu sortir avec moi ? » le taquine Bilbon avec bonne humeur, un sourire mutin aux lèvres.

« Parce que tu es bien trop petit à mon goût malgré tout », réplique Bard du tac au tac en se levant, souriant à son tour.

« Goujat. »

« Je t’aime aussi. Que veux-tu boire ? Je refuse de prendre une gorgée de plus de ce qu’ils osent appeler de la bière. »

« Ce qui te plaira, si ça a des bulles et que c’est coloré. »

« Comme tu voudras. Ça me laissera le temps de jauger ton bel éphèbe, comme ça. »

 « Ce n’était pas pour moi que j’avais planifié cette soirée. À la base, j’espérais que tu te fasses… »

« Et je ne t’entends déjà plus », chantonne Bard qui s’éloigne déjà vers le bar.

Il traverse la foule bien trop dense à son goût en évitant au maximum de toucher les gens et secoue la tête en repensant aux paroles de son ami. Il sait que Bilbon veut bien faire mais son côté entremetteur a souvent quelque chose d’exaspérant. Sa vie actuelle lui convient et peu importe s’il est célibataire : où est-il indiqué qu’il faut être en couple pour être heureux ? Du reste, si vraiment partager sa vie avec quelqu’un lui manquait, où trouverait-il le temps entre le club, les enfants et la maison ? Bilbon ne se rend pas toujours compte de l’énorme différence entre leurs existences respectives.

« Un whisky sec, une eau minérale et votre cocktail le plus coloré et le plus pétillant qui existe, s’il vous plaît. »

Le barman sur lequel Bilbon a flashé, un grand brun à la silhouette massive, hoche la tête sans un mot et prépare la commande de Bard. Tandis qu’il observe l’homme remplir les verres, il se demande ce qu’il pourrait bien faire pour arranger les affaires de Bilbon et obtenir des informations sur le mystérieux inconnu qui fait chavirer le cœur de son ami ce soir. Malheureusement, c’est Bilbon l’expert dans ce domaine et Bard n’a aucune idée de comment engager la conversation. De plus, pour un barman, l’homme est plutôt mutique et Bard se demande à quoi doit ressembler son visage quand il sourit (s’il sait sourire, en tous cas).

C’est tout à ses pensées, un verre de whisky dans la main gauche, une bouteille d’eau calée sous le coude et un cocktail rose, bleu et jaune qui semble tout droit sorti d’un dessin animé réalisé sous LSD dans la main droite, que Bard se fraye un chemin vers la table où l’attend Bilbon. Et c’est à cause des dites-pensées qu’il percute de plein fouet un autre client et renverse le cocktail sur sa tenue.

« Merde », peste-t-il alors qu’il recule d’un pas et note l’étendue des dégâts.

Le liquide coloré imprègne déjà le tissu d’une robe longue, là où le verre s’est renversé et il note avec effroi qu’il a également arrosé les cheveux blonds et bouclés de la pauvre femme.

« Pardon, Madame, je suis vraiment désolé », bafouille-t-il, le rouge aux joues, les deux verres en équilibre dans une même main, à la recherche d’un mouchoir dans sa poche de pantalon de l’autre.

Sa malheureuse victime se retourne et Bard se fige quand une voix profonde lui répond lentement :

« Excuses acceptées. »

Bard relève la tête et a conscience qu’il a la bouche entrouverte, pareil à un poisson hors de l’eau, alors qu’il dévisage un homme vêtu et maquillé comme une femme, d’une beauté si frappante et si peu commune que les mots pour la décrire ne lui rendraient pas justice.

« Je suis vraiment désolé », répète Bard, incapable de penser de façon rationnelle.

« Il semblerait que vous l’êtes, en effet, car vous l’avez déjà dit », répond l’inconnu, un sourire tranquille sur ses lèvres peintes en rose.

Bilbon saurait clairement de quelle nuance de rose il s’agit parce qu’il connaît la différence entre le rose bonbon, le rose framboise ou le rose poudré mais Bard n’en a aucune idée.

« J’ai mouillé votre robe », dit Bard piteusement. Il n’arrive pas à détacher son regard de l’étranger, captivé par les traits de son visage.

« Je m’en suis rendu compte », répond son interlocuteur et Bard peut sentir son sourire dans sa voix si profonde, qui contraste tant avec son apparence délicate. Ses yeux ont migré vers ceux de l’inconnu : ils sont d’un bleu plus clair que les océans, d’une pureté qui n’existe que dans de rares endroits de la nature.

« Est-ce que vous portez des lentilles ? »

Le rire de l’inconnu le surprend – déjà parce qu’avec une voix pareille, son rire ne peut être qu’enchanteur et ensuite parce qu’il ne s’attendait pas à cette réaction.

« Cette technique fonctionne, habituellement ? »

« Quelle technique ? »

L’étranger plisse les yeux et semble étudier Bard avec attention, les lèvres retroussées en un discret sourire.

Comme il ne semble pas prêt à reprendre la parole, se contentant d’observer Bard d’un air intéressé, ce dernier s’éclaircit la voix :

« Que puis-je faire pour me faire pardonner ? »

« Comment cela ? »

« Pour la robe. Je l’ai tachée. »

« Les risques du métier. Offrez-moi un verre et ce sera de l’histoire ancienne. »

« Oui, oui, bien sûr », bafouille Bard. Il s’était plutôt attendu à rembourser une note de teinturerie. « Enfin ce soir, je ne peux pas, je suis avec mon ami et… »

Une lueur amusée traverse le regard de l’inconnu.

« Pas ce soir. Je travaille. Faisons cela à un autre moment. »

« Oh. Oui. Très bien, oui. »

L’étranger fait un pas en direction du bar.

« Éomer, s’il te plaît, un crayon et du papier. »

Le dénommé Éomer (le grand blond aux sourcils froncés) acquiesce d’un hochement de tête et tend ce qui est demandé à l’inconnu avec un sourire. Bard observe son interlocuteur tandis qu’il écrit quelque chose sur le papier, concentré sur les longs doigts pâles et élégants.

« Ainsi vous saurez si je porte ou non des lentilles de contact. »

Sur ces mots, l’étranger glisse le papier dans la paume de la main libre de Bard, le bout de ses doigts s’attardant plus que nécessaire sur sa peau. Un sourire discret trône sur ses lèvres parfaitement maquillées.

Sans attendre une réponse de la part de Bard, l’étranger s’éclipse dans la foule et sa longue chevelure blonde, presque blanche avec l’éclairage du bar, disparaît bientôt derrière une porte menant à une salle privée.

Un air qu’il suppose hébété peint sur le visage, Bard se retourne, le papier dans une main, les boissons dans l’autre et découvre Bilbon qui le fixe à quelques mètres de là et qui sourit d’une oreille à l’autre, à moitié debout sur sa chaise pour mieux voir la scène dont il n’a apparemment pas perdu une miette.

Bard pousse un soupir las, conscient qu’il va subir un interrogatoire dès qu’il aura regagné sa place.

« Je reviens, ta boisson s’est renversée… »

« Ça peut attendre, mon cher. J’irai moi-même, je ferai connaissance avec le beau barbu. Pose tes fesses sur cette chaise et raconte-moi tout. »

« Te raconter quoi ? » Bard obéit néanmoins et s’assoit.

« Tu crois que parce que je suis petit, je ne vois rien ? Je pouvais sentir la tension entre vous jusqu’à ma chaise, Bowman. »

« Pourquoi faut-il que tu exagères toujours ? »

« Il est somptueux. Ou elle ? Il ou elle ? »

« Aucune idée. De toute façon, ça ne me regarde pas. »

« Mon petit doigt me dit que ça te regardera bientôt. »

« J’ai juste renversé un verre sur sa robe, ça s’arrête là. »

D’un geste rapide, Bilbon se penche en avant et arrache le papier qui était encore dans la main de Bard.

« Hé ! »

« Oh, oh ! Un numéro de téléphone, hein ? Et à part ça, ça s’arrête là ? »

« Tu es irrécupérable. Rien ne m’oblige à l’appeler. »

« Rien, en effet, mais tu le feras quand même. »

« Et pourquoi cela, je te prie ? »

« Parce que j’ai vu comment tu le… la dévisageais. On aurait dit un dragon devant une montagne d’or. »

Bard pose un regard blasé sur son ami.

« Tu en as d’autres des images foireuses comme celle-là ? »

« Tu préfères celle du chien devant une saucisse ? »

« Rappelle-moi pourquoi nous sommes amis, déjà. »

« Parce que je t’ai pris en pitié à l’université, parce que j’étais là pour te ramasser à la petite cuillère quand Delilah est morte et parce que tes enfants m’adorent. »

Bard lève les yeux au ciel mais ne peut empêcher un sourire de se former au coin de ses lèvres. Bilbon a une manière directe et désarmante d’énoncer les faits tels qu’ils sont et Bard en a eu besoin à de nombreuses reprise, tout au long de leur étonnante amitié.

« Tu vois que j’avais raison », reprend Bilbon en posant le papier sur la table.

« À quel propos ? »

« Quand j’ai dit que tu allais t’envoyer en l’air. »

« Tu n’as jamais dit ça. »

« Parce que tu ne m’as jamais laissé finir ma phrase ! » s’offusque Bilbon.

Il bondit de sa chaise et attrape son portefeuille dans sa veste.

« J’ai hâte que tu me racontes tous les détails ! »

« Bilbon ! » rage Bard mais son ami s’éloigne déjà en riant vers le bar et Bard ne peut qu’observer une petite touffe de cheveux bouclés qui s’agite avec énergie tandis que Bilbon interpelle le grand brun barbu derrière le comptoir.

Son regard se pose ensuite sur le papier sur lequel est inscrit un numéro de téléphone. Il n’y a aucun prénom. Avec un soupir, Bard s’empare du papier, le plie et le glisse dans la poche de son pantalon tout en se demandant pourquoi il fait cela puisqu’il n’envisage pas un instant d’appeler cet inconnu.

Bilbon serait trop content de dire qu’il avait raison et il deviendrait insupportable.

Bard est prêt à ne pas céder à la tentation pour le simple plaisir de ne pas voir son ami se gausser et élaborer le plan de table de son futur mariage avec l’inconnu aux longs cheveux blonds. Il connait trop bien Bilbon. Beaucoup trop bien.