Chapter Text
Martin Blackwood, Assistant Archiviste de l'Institut Magnus, enregistre le témoignage numéro 9992411. Témoignage d'Alice Uchikawa, au sujet de la disparition de son frère Luca Uchikawa.
Mon frère a toujours été passionné par la musique. Il avait de qui tenir. Mon père écoutait des symphonies, ma mère chantait, et j'ai joué du piano quand j'étais petite. Je me débrouillais. Mais il m'a devancée en quelques mois à peine, sans cours, rien qu'à s'entrainer sur mon piano quand je ne m'en servais pas. Plus tard, il a demandé à apprendre le violon, puis la harpe.
Je n'aurais pas dû être jalouse. Nos parents ne nous ont jamais comparés. Quand nous nous réunissions pour une séance d'improvisation, bien sûr il nous surpassait tous, mais je ne faisais pas honte à mes parents. Il ne m'a jamais méprisée. J'étais jalouse quand même.
C'est pendant sa première année d'université qu'il a rencontré Shoshi Midoriwa. Il y faisait des études en musique ; n'importe qui ne peut pas y arriver ! Mais lui oui, et Shoshi aussi. Quant à moi, j'étais en quatrième année de littérature, et je vivais dans la même cité universitaire.
Nous étions proches, il me l'a immédiatement présentée. Shoshi était petite, avec de très longs et très beaux cheveux noirs, la peau pâle, le visage anguleux mais séduisant. J'ai compris qu'ils se plaisaient avant eux, je crois. C'était visible dans leur façon de se disputer. Elle jouait du biwa - c'est une sorte de luth japonais. Elle se moquait souvent de lui en disant qu'il n'était pas un vrai japonais, à jouer des instruments occidentaux, et il se vexait, mais sans colère, comme un petit chien à qui on aurait refusé une friandise. Et puis ils riaient ensemble.
Il lui a proposé une improvisation musicale, comme nous le faisions souvent. C'était sa façon de la faire entrer dans la famille, déjà, et j'en aurais ri derrière son dos si je n'étais pas tellement embarrassée. Ce n'était pas comme avec mes parents. J'étais seule, avec deux génies. Mon piano servait de toile de fond pour leurs mélodies, au biwa et au violon.
Shoshi ne semblait pas satisfaite, et je le comprenais. J'ai été surprise quand j'ai réalisé que ce n'est pas moi qu'elle blâmait.
"Décidément, cela ne va pas ensemble," dit-elle en riant. Pour moi, j'avait trouvé leurs échanges magnifiques. "Je pourrais juste jouer, et tu chanterais."
Cela ne me laissait aucune place, mais je ne m'en plaignais pas, au contraire. Je pouvais profiter de la beauté du la musique de Shoshi, et du sentiment profond du chant de mon frère. J'en étais enchantée, et je les imaginais déjà se marier et être heureux ensemble.
J'allais vite en besogne, je sais, mais rien dans les prochains mois ne m'a détrompée.
Souvent, nous nous rencontrions au restaurant ou dans la chambre de Luca, et je n'avais pas l'impression d'être exclue, à l'époque. Je me rappelle maintenant, pourtant, que je ne suis qu'une fois allée dans sa chambre à elle, avant. Elle avait voulu recréer un décor japonais traditionnel, je pense, et elle y avait réussi. Il y avait des paravents de papier, un futon bien entendu. Mais il y avait aussi beaucoup trop de toiles d'araignées, au plafond, dans les coins, même sur l'étui de son instrument.
Je l'ai jugée paresseuse, au premier regard. Mais c'était absurde, il n'y avait de poussière nulle part, que des toiles d'araignée ! Etait-ce seulement pour donner un effet antique ? Etaient-ce seulement de vraies toiles ? Comment pouvait-elle nettoyer même par-dessous ? Je voulais demander, mais je n'ai pas osé.
Peut-être que j'aurais dû en parler. Peut-être que cela se serait mieux passé avec mes parents ensuite.
Parce que bien sûr, cela s'est mal passé. Je crois que les toiles d'araignées étaient juste un prétexte. Ils avaient décidé de ne pas l'aimer, me disait Luca. Je pensais que peut-être, elle avait décidé qu'ils ne l'aimeraient pas, mais je gardais cela pour moi. Je ne pouvais citer aucune action particulière, mais... elle ne semblait pas surprise. Alors qu'elle semblait une parfaite belle-fille à tout point de vue. Un jour, ils ont tué une des araignées qu'elle avait chez elle, elle s'est mise en colère pour la première fois et - je ne peux pas croire qu'ils ont demandé à Luca de choisir entre Shoshi et eux.
Luca ne l'a pas bien pris. Les prochaines fois où je l'ai croisé, il était nerveux, les yeux cernés. Il avait perdu beaucoup de poids. Je l'ai rassuré, je lui ai dit que nos parents allaient réfléchir et redevenir raisonnables, mais il n'y croyait pas.
Il avait raison. Je leur ai parlé de la mauvaise santé de Luca, de comment il supportait mal le conflit, et ils ont entièrement blâmé Shoshi à la place.
J'ai essayé aussi d'en parler à Shoshi, et elle m'a ri au nez. J'étais furieuse. Pour moi, je m'étais mise de son côté, j'avais essayé de l'aider. Je commençais à être en colère contre elle aussi.
Et plus encore lorsque mon frère l'a choisie.
Il est venu nous voir. Même après avoir pris sa décision, sa santé ne s'était pas améliorée. Et il nous a dit qu'il avait fait son choix, qu'il irait vivre avec Shoshi, et qu'il ne nous reverrait plus. J'ai pleuré, et ma mère aussi. Il n'a pas changé d'avis. Je me disais qu'ils me recevraient, au moins moi, que je pourrais arranger les choses ! Je me trompais.
J'ai essayé tant de fois d'aller voir Luca ! A chaque fois, je me préparais psychologiquement. Je me disais que j'avais besoin de lui parler. Même si cela se terminait mal. Il me devait cette dernière conversation, même si cela devait être les raisons pour lesquelles il m'en voulait !
A chaque fois que j'arrivais jusqu'à la chambre de Shoshi, je frappais à la porte. Elle ouvrait, me regardait calmement, disait : "Il ne veut pas vous parler." A chaque fois, je rebroussais chemin, alors que je m'étais promis de ne pas le faire, la minute d'avant !
Non, ce n'était pas de la crainte de me fâcher avec elle comme mes parents l'avaient fait. C'était comme si c'était la seule décision possible. Je lui en voulais, pourtant, pour la façon dont elle avait attiré Luca dans ses filets, dont elle l'avait éloigné de nous. Mais quand je lui parlais, un respect - pour son talent, pour sa beauté, pour je ne sais quoi de terrifiant - me prenait à la gorge.
Mais je détestais l'idée d'abandonner mon frère rien que pour cela, aussi, j'ai décidé : il me suffit de ne pas parler à Shoshi en premier lieu !
J'ai appris à crocheter des serrures rien que pour cela. Je n'ai pas honte. Je regrette, mais ce n'est pas parce que j'ai honte. Celles des chambres d'étudiant sont loin d'être les plus difficiles.
J'ai attendu qu'elle parte, et je suis entrée. C'était la même chambre que je connaissais, à la japonaise, pleine de toiles d'araignées, et sans un grain de poussière. Mais la satisfaction de mon succès s'est rapidement estompée quand j'ai vu que mon frère n'était pas là.
J'ai eu un moment de panique, je me suis imaginé qu'il était peut-être mort depuis longtemps et je ne l'avais pas su. Il était si maigre et si pâle, les dernières fois que je l'avais vu, il semblait en si mauvaise santé ! Non, ce n'était pas possible ! Nous étions fâchés, mais Shoshi nous aurait dit au moins cela !
Je suis sortie en tremblant, en essayant de me convaincre que c'était une bonne nouvelle. Mon frère n'était pas là. Il ne passait pas tout son temps avec elle, il avait des amis - peut-être un travail, peut-être avait-elle trouvé cela pour lui ? Mon frère n'aurait jamais pu se passer de musique. Je me suis promis de ne pas renoncer, de revenir. Je passais beaucoup trop souvent devant la porte de sa chambre.
Un jour, j'ai sursauté : c'était bien la voix de Luca que j'entendais ! Je ne comprenais pas les paroles, mais l'air était si triste que j'en avais les larmes aux yeux.
Peu importe ce qui se passait, qu'il soit seul ou avec Shoshi, il fallait que je lui parle. Je ne voulais pas frapper, cela ne marchait jamais. J'espérais qu'elle ne serait pas là ; j'ai même eu le bref fantasmequ'elle avait en fait gardé mon frère prisonnier, et qu'il s'enfuirait avec moi. Mais j'espérais aussi que si elle était là, elle apprécierait trop sa musique pour m'entendre crocheter la porte, même pour entendre mes pas avant que je coure retrouver Luca pour lui parler directement.
J'ai ouvert la porte, le plus silencieusement possible. J'ai marché sur la pointe des pieds. J'ai suivi la musique.
J'ai vu le chignon de Shoshi, et je me suis rapidement cachée derrière son paravent. Je cherchais mon frère des yeux. J'ai réalisé qu'elle était dans une position étrange. Comme si elle était couchée sur le ventre, une couverture noire sur le dos, mais le torse redressé en une torsion qui aurait dû être douloureuse. Et j'ai réalisé qu'elle jouait, mais que je n'entendais pas la musique. Seulement la voix de mon frère.
C'est là que j'ai vu les cordes. Elles étaient de soie blanche et fine, comme le sont habituellement les cordes de biwa - mais non, elles avaient des marques grises. Je veux le jurer - c'est pour cela que je suis venue ici, plutôt que chez la police - ces marques dessinaient le visage de mon frère. Et alors qu'elles vibraient, sa bouche s'ouvrait et se fermait, alors que j'entendais le son de sa voix, plus mélodieuse que jamais.
Mais ce qui m'horrifiait le plus était l'expression de son visage - il semblait tellement heureux. Il n'était plus Luca, il ne pouvait pas revenir auprès de nous. Mais je savais qu'il ne le voulait pas. Et une partie de moi rêvait de le rejoindre, et de partager sa musique pour toujours. Mais l'horreur fut plus forte, et je me suis enfuie. Je ne sais pas si Shoshi m'a entendu, mais elle m'a laissée partir.
Ma musique n'avait jamais été au niveau de celle de mon frère, de toute façon.
